Empreintes

Publié le par Richard Robert

Tout a commencé dans l’enfance, bien sûr. Sur le pick-up du salon, tu écoutais les disques de tes parents sans te soucier outre mesure des noms ou des visages qui figuraient sur les pochettes, des styles qu’ils renfermaient, de la place qu’ils tenaient dans la hiérarchie des genres. Il y avait là des chanteurs de variété plus ou moins pailletés, des orchestres à la mode qui étalaient une épaisse couche de brillantine sur les standards de la musique classique, une ou deux BO dont la dramaturgie te prenait aux tripes, des symphonies tempétueuses de Beethoven et de Tchaïkovski, des valses tourbillonnantes de Chopin. A travers ces quelques notes, ces gens-là ont imprimé une marque en toi, qui a dépassé en intensité et en poids la réalité même de leurs existences et de leurs histoires. Tu n’as pas complètement gommé leurs identités ; mais ce sont leurs musiques qui ont d’abord pénétré ta peau et tes os.

Tu as gardé une affection particulière pour la surface striée des vinyles, dont le dessin spiralé te rappelle la géométrie circulaire d’un tronc coupé, ces lignes plus ou moins régulières qui racontent sans un mot le parcours mouvementé d’une vie d’arbre. La pointe du saphir a gravé dans ton âme un tatouage de cette nature, que le temps n’a pas altéré. Inconsciemment, tu as appris très tôt que la trace est toujours plus forte et plus durable que le corps et l’esprit de ceux qui la laissent.

Tu as retrouvé ce sentiment quelques années plus tard quand, au crépuscule de l’enfance, tu battais la campagne en solitaire, avec le secret espoir de surprendre quelque animal sauvage. Avec l’orgueil naissant de ceux qui revendiquent une place dans le monde, tu voulais être le témoin unique d’un spectacle que la majorité ignorait. Tu n’as guère été récompensé par les heures de patience et d’immobilité passées à l’épreuve du silence et de la bise. Peu à peu, ton désir d’assister à l’irruption d’un renard, d’un sanglier ou d’un chevreuil s’est épuisé. Tu as goûté à la joie d’écouter les sifflements suraigus des buses en chasse qui, de l’autre côté de la forêt, se dérobaient à ton regard : leurs signatures aériennes et invisibles étaient encore plus belles que l’inscription tangible de leurs corps dans l’azur.

Aujourd’hui, alors que tu te jettes à ton tour dans le grand bain des blogs, cette immensité trouble qui ne propage souvent rien d’autre que l’illusion de la transparence, tu remues ces pensées en te disant qu’elles te montrent une direction. Rien, dans ta vie, ne te paraît digne d’être livré en pâture à ceux qui n’en partagent pas le labeur quotidien. Toi-même, tu peines parfois à y prêter un réel intérêt : pourquoi des étrangers se prendraient-ils de passion pour ce que tu tentes de démêler dans l’écheveau des jours ? Par ces quelques lignes, tu as pourtant une chance d’atteindre le but que tu t’es assigné : t’effacer, disparaître en laissant seulement derrière toi des empreintes que tes poursuivants seront libres de suivre ou d’ignorer. Ils n’auront pas toutes les clés qui t’auront mené jusqu’ici : tout au plus sentiront-ils le souffle que tu abandonneras avant de quitter définitivement les lieux. Mais une poignée d’entre eux prolongera peut-être le chemin que tu t’es ouvert, et tu auras alors accompli le seul travail qui donne quelque prix et quelque consistance à l’existence : celui de céder la place aux hommes qui, un peu grâce à toi, iront bien plus loin que toi.

"Ecrire me permet une intimité avec le monde des autres, celui que je trouve derrière l’écorce des visages que je vois. Quand je sais qu’une de mes pages a été accueillie avec intensité par une personne, il me semble que les traces légères qu’un homme laisse sur le sol peuvent devenir un sentier pour qu’un autre les foule avec amour. Pour moi, écrire c’est entrouvrir un passage, en espérant que quelqu’un, en le parcourant, le rende achevé."

(Erri de Luca, Essais de réponse, Gallimard-Arcades, 2003)

Publié dans Empreintes - 2008-2009

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Mickaël 08/04/2008 14:23

Bonjour Richard,

C'était un vœu secret, un blog par toi. Je vais le suivre avec grand plaisir !

Mickaël

Lou 07/04/2008 23:07

"Qui a pensé dans la plus grande profondeur
Aime ce qu'il y a de plus vivant".
Höderlin

Merci.
L.