Langues

Publié le par Richard Robert

Progressant maladroitement sur les trottoirs enneigés et gelés de Montréal, tu te baignes dans le flot chaotique des paroles qui nourrissent les artères et font battre le cœur de toute ville. Ici, le français et l’anglais se livrent à une empoignade qui relève autant de l’étreinte amoureuse que de la joute guerrière. Il en résulte une sorte de tension créatrice, de joyeuse friction qui semble avoir pour conséquence d’ouvrir et d’assouplir les esprits. Les Québécois font chaque jour l’expérience de l’altérité : ils connaissent intimement la rude et nécessaire beauté de ce genre de confrontation. A Montréal comme à Bruxelles, on se retient rarement d’aller au contact de l’étranger, du visiteur, de l’homme venu d’ailleurs qui ne fait que passer : on se frotte à lui par un sourire, on le titille avec quelques questions, on lui fait l’offrande d’une confidence pour mieux l’inciter à se découvrir à son tour, à ôter le manteau des apparences et des certitudes. On fait mieux que l’inviter à se dévoiler : on l’aide à redevenir léger.

Ici, tu te sens accueilli, et tu t’étonnes une fois encore de n’avoir jamais éprouvé cela dans ton propre pays. La plupart de tes compatriotes, qui croient dur comme fer à leur exception culturelle et à tout un tas d’autres fadaises du même acabit, s’abandonnent depuis trop longtemps au culte de la méfiance, qui n’est jamais qu’une forme aiguë et dégénérée d’orgueil. Ils ont perdu le goût de l’inconnu, l’amour de la dissemblance : chez l’autre, ils ne se plaisent à reconnaître que ce qui leur évoque leur propre reflet. Tu aurais aimé naître et grandir dans un pays traversé par les forces contraires de plusieurs langues : il y règnerait ce désordre savant et chaleureux qui est le ferment de toute alchimie humaine.

Parler une autre langue a toujours été pour toi une bagarre de longue haleine, trop rarement couronnée de succès. Tu sais que cette incapacité à entrer dans la parole et la pensée intimes de tes frères étrangers désigne en toi un cruel déficit d’imagination. Ton seul moyen de conjurer cette tare a été de te jeter corps et âme dans les langages innombrables et mouvants de la musique. En exposant ton cœur à la musique, tu l’as ouvert à tous les possibles du verbe humain.

"Depuis la toute première enfance, l’enfant devrait avoir deux langues, ce qui rend impossible une certaine étroitesse d’âme, un certain dédain pour autrui. Mais c’est un idéal, une utopie. Dans trop de familles et de communautés, c’est impossible. Il y a des pays heureux, la Scandinavie, la Hollande, où l’on parle deux ou trois langues depuis la naissance. Ma mère commençait une phrase dans une langue pour la finir dans une autre. Sans en être jamais conscient, j’ai eu une veine folle grâce à M. Hitler auquel je dois tant de mon éducation. Il fallait toujours changer d’école, de culture et de langue : c’est merveilleux. C’est le plus grand cadeau qu’on puisse recevoir pour essayer de survivre."

(George Steiner, Eloge de la transmission, conversation avec Cécile Ladjali, Hachette-Pluriel, 2007)

Publié dans Empreintes - 2008-2009

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