Souvenir

Publié le par Richard Robert

Tu foules les rues de Westmount, le quartier résidentiel de Montréal où Leonard Cohen a vu le jour et passé son enfance. Tu caresses un instant l’espoir qu’il va surgir, là, derrière ce bloc de neige sale et durcie qu’un bulldozer a amassé contre l’angle d’un trottoir. Ce désir, dont tu savoures quelques secondes durant la pure naïveté, ne dure pas. Dans toutes les villes que tu as l’opportunité d’arpenter, tu aimes suivre les ombres toujours vivantes de ceux qui les ont habitées et qui ont contribué à t’éveiller, à te mettre au monde. A Westmount, il n’est donc pas nécessaire que Leonard Cohen apparaisse : il est bien là, dans l’air gelé qui glisse des cailloux de glace au fond de tes poumons, dans les jardinets qui déposent comme une écharpe de silence autour de chaque maison, dans les cris des enfants qui s’évadent des salles de classe et s’évanouissent soudain au coin d’une rue, dans l’odeur épaisse et chaude des bagels qui s’échappe des cafés. Partout où tu passes, le souvenir de Cohen éclaire ton chemin. Toi, tu n’es plus dans son sillage qu’un courant d’air, une silhouette réduite à l’essentielle fragilité d’une respiration : tu ne te sens jamais aussi présent, autant inscrit dans la réalité du temps et des choses que dans ces moments où tu n’es qu’une âme invisible, guidée par la main d’un maître bienveillant.

Dans The Favourite Game, Leonard Cohen écrit que Montréal perpétue "un passé qui s’est déroulé ailleurs". "Ce passé n’est pas préservé dans les bâtiments ou les monuments, qui sont souvent récupérés pour le profit, mais dans l’esprit des citoyens. Les vêtements de ces derniers, leur métier sont leurs seules concessions à la mode. Chaque homme parle la langue de son père." Plus loin, Cohen ajoute : "Le temps présent n’existe pas à Montréal, seul le passé y triomphe." Laisser triompher le passé, c’est donner au présent la chance de ne pas être qu’une succession mécanique de moments que rien ne relie. C’est lui donner une profondeur de champ qui s’oppose au rétrécissement général de la vision et de la pensée. A Montréal, comme dans tous les endroits du monde où tu respires encore un air vivifiant, le passé ne précède pas le présent : il le prolonge.

Tu as décidé de faire tienne la devise du Québec : "Je me souviens".

"Ici et maintenant commence l'histoire. Le spontané, l'immédiat, le présent sont le commencement de l'histoire. Le passé est une préface, qui, comme toutes les préfaces, est écrite après coup, dans l'avenir, dans la réflexion, dans la médiation. Le présent commence l'histoire, et le passé donne du temps à ce commencement."

(Adreba Solneman, Du 9 janvier 1978 au 4 novembre 1979, Editions Belles Emotions, 1991)

Publié dans Empreintes - 2008-2009

Commenter cet article