Oiseaux

Publié le par Richard Robert

Aux timides premières lueurs du jour, un merle vient siffler sous ton balcon, en modulant à l’extrême toutes les mélodies sentimentales qui traversent sa tête d’oiseau. La bise du matin peut bien lui être hostile, lui geler les pattes et lui mordre les plumes : il trille à plein gosier, indifférent à tout ce qui pourrait le réduire au silence. Le merle des aubes de printemps n’est pas un rebelle, il ne défie pas l’autorité de la nature : il ne la voit pas plus qu’il ne l’entend, elle n’existe tout simplement pas à ses yeux. Le merle des aubes de printemps est un bon maître, et tu as pris l’habitude de te lever tôt pour écouter ses leçons. Il t’apprend à te désintéresser de toutes les formes de pouvoir : il te dit qu’il est aussi superflu de les vénérer que de les provoquer. Dans un cas comme dans l’autre, ce serait leur accorder bien trop d’importance.

A chaque retour du printemps te revient en mémoire ce que ce grand échassier dégingandé de Luc Dietrich pensait de l’amour, "ce grand courage inutile". Tu aimes l’association de ces mots, "courage" et "inutile" : elle est comme l’union miraculeuse de deux âmes solitaires qui, sans la prévenante entremise d’un homme plus sensible que les autres, ne se seraient jamais rencontrées. Toutes les formes d’amour sont des courages inutiles, et c’est la raison même pour laquelle elles méritent d’être intensément vécues. Ceux qui les éprouvent pleinement ne visent aucun honneur, aucune récompense, sinon le plaisir d’être animé par une force irrépressible, et la joie parfois déçue de partager ce plaisir-là avec les objets de leurs amours. L’amour est le contraire même de l’héroïsme, et tu n’as jamais compris pourquoi on lui prêtait si souvent des ambitions conquérantes ou guerrières. L’amour est un acte de bravoure qui se soustrait à la vanité du triomphe. Et c’est pourquoi il t’a toujours rendu invincible, même dans la défaite.

Avec leur propension à chanter vaille que vaille, même dans l’adversité la plus féroce, les oiseaux t’apparaissent souvent comme les plus sûrs gardiens de ta force d’aimer. Il n’y a guère que les tempêtes de neige et les orages de grêle qui leur ôtent l’envie de pépier. Quelque chose en toi se met alors en veilleuse : il n’y a plus rien à espérer, il faut littéralement attendre les lendemains qui chantent. Ce n’est pas triste ni douloureux : cette mise en suspens de tous tes élans est une parenthèse nécessaire, une pause qui participe au rythme de ton existence, comme le silence participe au rythme de tes paroles.

Robert Wyatt t’a raconté qu’il pouvait passer des journées entières à scruter les oiseaux avec ses jumelles. Tu l’imagines ainsi, taiseux et attentif, suivant du regard les lignes de fuite dessinées par les migrateurs et les figures indéchiffrables tracées par les mouettes au-dessus de la mer du Nord. Et tu comprends un peu mieux pourquoi sa vie et son art se libèrent eux-mêmes si souvent de toute pesanteur.

"Turning in heights of invisible air, in the distance
The birds fly high from their spire,
Down through the trees,
Riding the breeze as they fall.
Like weightless wanderers, keeping our hopes alive,
Only the will to survive, to survive,
To be here now"

(Norma Winstone, Distance, dans l’album Distances, ECM, 2008)

Publié dans Empreintes - 2008-2009

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