Ironie

Publié le par Richard Robert

Cette époque ne sait plus vivre qu’à cent à l’heure : tu entends beaucoup de gens exprimer ce sentiment sur le ton du regret. Toi-même, tu dresses parfois ce constat désolé. Mais en vérité, ce qui te frappe le plus souvent, ce n’est pas que ce temps croie aussi aveuglément aux vertus de la rapidité : c’est qu’il refuse les ruptures de rythme, les hésitations, les coups d’arrêt, les erreurs, les digressions, et toutes les formes de patience que le chemin non fléché et sinueux de la pensée requiert. L’urgence, telle qu’elle est imposée aujourd’hui, est d’abord le signe d’un désir compulsif et autoritaire de linéarité. Tout doit aller d’un point à un autre en un temps record, et avec un minimum de déperdition spatiale. Si la sottise règne avec autant d’aplomb sur ce monde, c’est parce qu’elle ne se propage jamais aussi bien que dans des paysages où les reliefs de l’intelligence sont considérés comme des obstacles et sont méthodiquement abrasés.

Dans ce monde-là, il est logique que, des plateaux de télévision jusqu’aux conversations de café, de la chanson ou du cinéma trash jusqu’aux forums de discussion branchés, l’esprit de dérision gagne de plus en plus de terrain. La dérision nivèle tout sous le rouleau compresseur du ricanement entendu, de la blague bête et méchante et de l’injure gratuite, pour mieux dégager la route et ne pas s’attarder sur l’objet de son rire. Elle se dispense de l’effort de tourner autour de lui. Elle veut passer à autre chose, toujours, pour mieux oublier et réduire au silence toute forme d’interrogation, de doute. En se moquant ainsi de tout, et à toute vitesse, elle croit n’être dupe de rien : elle ne fait que détourner son regard de tout ce qui pourrait être un motif de réflexion, de rage, d’émerveillement. Elle ferme les yeux sur ce qui pourrait la heurter comme sur ce qui pourrait l’élever. Avec la dérision, le monde devient un plan lisse et uniforme, sans beautés ni laideurs, sans colères ni espoirs : une patinoire sans limites sur laquelle les affects et les paroles glissent sans jamais s’arrêter. Elle a pris le pas sur l’ironie, cette force perturbatrice dont tu aimes tant la compagnie, et qui a l’art de soulever des questions, d’envisager le réel sous toutes ses coutures, de refuser la commodité d’une interprétation unique. Tant que tu garderas le goût de vivre, tu défendras l’ironie, vestige d’un monde ancien qui a de très bonnes raisons de ne pas vouloir s’éteindre.

"L’ironie (celle du moins qui n’est pas dédaigneuse moquerie ou persiflage obscurantiste) l’ironie sollicite l’intellection ; elle éveille en l’autre un écho fraternel, compréhensif, intelligent. A jeu agile, ouïe subtile ! L’ironie est un appel qu’il faut entendre ; un appel qui nous dit : complétez vous-mêmes, rectifiez vous-mêmes, jugez par vous-mêmes ! (…) Car l’ironie fait parler. L’ironie délie les langues"

(Vladimir Jankélévitch, L’Ironie, Flammarion, 1964)

Publié dans Empreintes - 2008-2009

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