Tropiques

Publié le par Richard Robert

Loin des villes, la nuit tropicale n’est qu’une rumeur stridente d’insectes, d’oiseaux et de batraciens, un concert ininterrompu de sifflements, de grésillements et d’alarmes, un soulèvement brutal de créatures invisibles que les premières lueurs du jour répriment aussitôt. Très vite, l’azur blanchit, se change en pellicule laiteuse qu’une croûte nuageuse épaissit parfois – il ne redeviendra vraiment ciel qu’à l’approche du soir. Au matin, le soleil donne déjà des coups de langue rageurs qui te trempent jusqu’à l’os. Les pluies sont lumineuses et vaines. Le végétal, l’animal et le minéral ne font qu’un. Les arbres ont des langueurs de pieuvre, les fleurs des délicatesses de papillons et les fruits des éclats de rubis, d’émeraude ou de topaze. Les crapauds et les lézards ont des peaux de pierre, sur lesquelles chaque œil dessine une tâche salpêtreuse. Les oiseaux flottent au vent comme des graines de couleur, qui se fendent dans un cri perçant ou un chant flûté. Chaque poussière est un insecte qui vient parasiter la moindre parcelle de peau à découvert. Les visages des hommes que tu croises sont faits d’un bois brut qui se creuse, se plisse et craque sous l’action de la chaleur – et de l’effort que représente le simple fait de braver chaque jour son écrasante domination. Les façades des maisons pèlent comme des légumes léchés par le feu. Tout autour de toi est fluctuant, en mutation, en sursis, sans cesse écartelé entre deux tentations extrêmes : s’épanouir sans contrainte, ou pourrir à toute vitesse. Quand tu viens sous les tropiques, tu touches de très près cette vérité indiscutable, aussi violente que réconfortante, au fond : la vie n’est qu’une affaire de transformation. Rien ne sert de la fixer, de la figer, de s’opposer à son extravagant désir de se recomposer et de se décomposer dans un même et perpétuel mouvement.

Ici, la toile des jours est vite fatiguée. Tout est poussé à bout, porté à saturation. Les fragrances les plus capiteuses et les odeurs les plus fétides se mêlent sans distinction. L’air est cet élément épais composé d’eau, de feu et de terre. Le créole malaxe des phonèmes brutalement arrachés à la gangue de plusieurs langues. La nuance n’est pas de mise en ces lieux : seul ce qui est outré y a droit de cité.

Quand tu reviens des tropiques, il te faut te réacclimater à l’informe tiédeur qui, par chez toi, tient lieu de vie.

"Autour de lui et en lui, le monde changeait, hostile dans ses formes, ses couleurs, ses odeurs. Secoué par de soudains vertiges, il interrogeait ce monde inconnu et vacillant. Le relief des rivages s’affaissait ; les paysages aplatis semblaient projetés sur un écran. Des couleurs cruelles ou tragiques brûlaient ses yeux"
(Jean Reverzy, Le Passage, Julliard, 1954)

Publié dans Empreintes - 2008-2009

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