Montagnes

Publié le par Richard Robert

Jadis, tu te confrontais régulièrement à l’imposante beauté des montagnes ; ce n’est plus le cas aujourd’hui, et ce contact te manque. Tu aimais te heurter à leur immensité rocheuse, bien plus lourde que toi et pourtant révélatrice de ton propre poids : le calme martèlement de tes pieds contre leurs flancs t’aura convaincu de la réalité de ton existence. Tu n’as vraiment pris corps que ce jour d’enfance où tu t’es mesuré à l’intangible pouvoir du règne minéral. Tu n’étais qu’un simple passant, traçant une marque dérisoire sur la croûte d’un monde dont tu ne comprenais pas grand chose ; mais c’est précisément le caractère à la fois fragile et entêté de cet effort qui t’a enfin doté de quelque racine, de quelque ancrage dans la vie. Tu te souviens encore de la suffocation étrangement voluptueuse qui t’a alors saisi, et qui, va savoir, t’a peut-être renvoyé à l’heure lointaine et confuse de ta naissance.

Sévères mais justes, exigeantes mais accueillantes, les montagnes t’ont élevé, éduqué. Et maintenant, parvenu à cet âge qu’on dit mûr, tu ressens encore la nécessité de les visiter. Tu sais qu’elles n’ont plus rien à t’enseigner ; mais tu sais aussi que leur seule présence suffirait à raviver en toi la soif d’apprendre et le modeste désir d’être brave. Dans leur grand silence, que les sifflements épars des marmottes, les bêlements anarchiques des moutons et le chant infatigable des torrents ne font que souligner, les montagnes, du haut de leur splendeur inanimée, te murmurent que tu as hérité de l’humble charge de vivre, et que cette charge est un privilège inaliénable, auquel tu ne peux te soustraire : tu dois en assumer pleinement la juste jouissance, et résister à la tentation plus ou moins insistante de le refuser.

Tu as pu être sensible aux courbes harmonieuses des vallons toscans, comme passées à l’estompe par le halo nacré d’un soleil déclinant. Tu as aimé te noyer dans l’infini ressassement de la mer des Caraïbes, qui déposait à tes pieds son obsédante mélodie. Tu t’es fondu sans hésitation dans l’ombrage des forêts de l’Oregon, peuplées de séquoïas gigantesques qui semblaient considérer avec bienveillance ton infinie mais précieuse petitesse. Tu as beaucoup appris de tous ces lieux que l’homme n’a pas réussi à façonner, et qui, gentiment mais fermement, le renvoient à sa condition d’animal sans pouvoir, de bête parmi les bêtes. Mais rien n’a jamais égalé le savoir ni la foi que t’ont transmis les montagnes, ces églises muettes et désertes qui dispensent leur bonne parole sans rien attendre en retour qu’un peu de sueur, d’écoute et de patience. A force de fixer la verticalité de leurs sommets, tu as cru entendre un appel : la vie est un soulèvement naturel, un mouvement vers le haut qui ne souffre pas d’être contredit. Depuis, tu n’as plus jamais été tenté de suspendre ta respiration ni ta marche en avant.

"Différentes heures font différentes montagnes.
Mais la grandeur n’est pas annulée. Elle demeure. Tu la respires."

(Henri Michaux, Poteaux d’angles, Gallimard, 1981)

Publié dans Empreintes - 2008-2009

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