Silence

Publié le par Richard Robert

Tu as perdu le goût d’apporter ta voix au grand concert des élections nationales. Dans ta jeunesse, tu as plusieurs fois répété ce geste, sans passion particulière. Tu ne le vivais pas plus comme un honneur que comme une corvée : c’était un simple acte d’hygiène, accompli de manière aussi mécanique et minutieuse qu’un lavage de dents ou un limage d’ongles. A ton échelle, tu estimais que tu participais ainsi au bon entretien du corps social. Cette idée-là, partagée par nombre de tes contemporains, n’était pas plus sotte qu’une autre ; peut-être même était-elle nimbée d’une certaine noblesse. Mais peu à peu, elle t’a semblé dépassée : la dure réalité des scrutins s’était chargée de la battre en brèche. Tu as compris que le vote n’était plus l’expression d’un désir d’harmonisation des masses, aussi naïf et maladroit fût-il, mais la manifestation brutale d’une rage non articulée, que le peuple préférait désormais diriger contre lui-même que contre les responsables de son malheur.

Depuis quelques années, ton pays s’automutile ainsi, comme un enfant casse ses jouets pour ne pas retourner sa colère contre ses parents, comme un toxicomane se drogue pour imprimer dans sa chair la violence qu’il n’a plus la force de libérer contre les formes les plus écrasantes de domination. La brusque montée du sentiment d’injustice a éteint la soif de justice ; il a éveillé dans les consciences un esprit de vengeance qui ne conduit pas les esclaves à renverser leurs maîtres, mais à se déchirer entre eux. Aujourd’hui, ceux qui ne sont pas astreints aux conditions de vie les plus innommables sont désignés comme des coupables et des privilégiés par ceux qui, de gré ou de force, ploient sous le joug des plus hautes contraintes. Ceux qui se plaignent bruyamment de leur soumission sont mieux considérés que ceux qui, vaille que vaille, jour après jour, repoussent le moment où ils courberont l’échine à leur tour. La jalousie, l’aigreur et le ressentiment sont les leviers que chaque homme est désormais invité à actionner : c’est aujourd’hui sa principale liberté, et peu importe qu’elle lui coûte son humanité. Chaque élection est devenu le réceptacle de ces sentiments-là, et les gens de pouvoir, qui ont bien compris le profit qu’ils pouvaient en tirer, encouragent à les exprimer sans retenue, après avoir vaguement fait mine de les condamner. Tu t’es donc retiré de ce jeu : ses règles sont écrites dans une langue barbare que tu ne veux pas apprendre. Voter, pour toi, se réduirait à un réflexe d’autodéfense : tu as choisi de passer ton tour.

Aujourd’hui, tu fais partie de cette foule inintelligible dont la morale républicaine réprouve le silence. C’est un silence qui ne se résoud pas à la démission, un silence que tu t’es efforcé d’habiter, de peupler de pensées longuement mûries. Mais ce travail de l’ombre n’est pas reconnu. On t’accuse de bafouer la mémoire et de mépriser le courage de tous ceux qui, jadis, sacrifièrent leur vie pour obtenir le droit de choisir librement leurs représentants. Personne ne dit qu’aujourd’hui, il ne s’agit ni plus ni moins que d’exercer le droit de choisir ses maîtres, et les armes qu'ils utiliseront contre tous ceux qui rechignent à se conformer à la culture du malheur. Tu ne peux te reconnaître dans une cause qui milite pour le rabaissement organisé de tes contemporains. Alors tu t’abstiens. S’abstenir, c’est se retenir de produire un geste qui n’est pas le sien. C’est garder en soi des visions que ce geste n’aurait aucune chance de prolonger, les préserver pour des moments plus opportuns et des présences plus amicales, qui sauront les entendre et les rendre meilleures.

Traversant les Alpes, le vent de l’information a récemment porté jusqu’à toi de tristes nouvelles en provenance de ce pays où certains de tes aïeux ont vu le jour. Tu as appris que, là-bas aussi, les forces de la bêtise et du cynisme avaient été une fois encore portées au pouvoir. Tu as entendu les voix chargées de fiel de ces gens qui, interrogés à la sortie des bureaux de vote, s’enorgueillissaient de mettre à leur tête un homme désireux de répandre la misère de manière équitable. Dans la capitale de ce même pays, un maire ouvertement haineux a été élu ; comme dans tant d’autres villes, il a promis d’éteindre la peur qu’il avait lui-même méthodiquement attisée. Le peuple l’a suivi, qui a vu dans ses coups de menton et ses discours guerriers le reflet de ses propres impatiences et de ses propres humeurs noires. Tout t’indique une fois encore que la trouille, l’amertume et la hargne gouvernent le monde. Mais aussi longtemps que tu sauras vivre debout, tu refuseras d’en être à ton tour l’outil – quitte à ce que ce refus prenne aux yeux de tes congénères les contours illisibles du silence.

"Ainsi l’opposition devient l’affaire de quelques-uns. Ces cavaliers seuls sont l’aristocratie du hasard. Nostalgiques, poètes, rebelles, ils n’ont d’autre soutien qu’un état de voyance. Ils vivent en dehors. Par les failles imprévisibles des sociétés organisées, ils dissipent le mensonge du grand conditionnement, ils percent à jour la force de l’habitude."
(Raymond Borde, L’Extricable, Eric Losfeld, 1963)

"On a tellement écrasé le sentiment de la personnalité qu’on est parvenu à forcer l’être même qui se révolte contre une injustice à s’en prendre à la société, chose vague, intangible, invulnérable, inexistante par elle-même, au lieu de s’attaquer au coquin qui a causé ses griefs. On a réussi à faire de la haine virile la haine déclamatoire… Ah ! si les détroussés des entreprises financières, les victimes de l’arbitraire gouvernemental avaient pris le parti d’agir contre les auteurs, en chair et en os, de leurs misères, il n’y aurait pas eu, après ce désastre, cette iniquité, et cette infamie après cette ruine. La vendetta n’est pas toujours une mauvaise chose, après tout, ni même une chose immorale ; et devant l’approbation universelle qui aurait salué, par exemple, l’exécution d’un forban de l’agio, le maquis serait devenu inutile… Mais ce sont les institutions, aujourd’hui, qui sont coupables de tout ; on a oublié qu’elles n’existent que par les hommes. Et plus personne n’est responsable, nulle part, ni en politique ni ailleurs… Ah ! elle est tentante, certes, la conquête des pouvoirs publics !"
(Georges Darien, Le Voleur, Stock, 1897)

 

Publié dans Empreintes - 2008-2009

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orso jesenska 04/05/2008 18:05

« … Dans le moment que nous vivons – je pense surtout à ceux qui sont aux prises avec cette hypnose certaine que répand le climat d’une époque – l’espoir, ce ressasseur peu sûr, est vraiment le seul langage actif, et le seul repoussoir susceptible d’être transformé en bon mouvement.


… Il nous faut apprendre à vivre sans linceul, à replacer à hauteur, à élargir le trottoir des villes, à fasciner la tentation, à pousser la parole nouvelle au premier rang pour en consolider l’évidence. Ce n’est pas un assaut que nous soutenons, c’est bien davantage : une patiente imagination en armes nous introduit à cet état de refus incroyable. Pour la préservation d’une disponibilité (…) ».

René Char, Impressions anciennes, dans : Recherche de la base et du sommet.

Frédéric 30/04/2008 09:42

Cher M.Robert
d'abord j'ignore si vous êtes bien le destinataire de ce courrier, mais votre style et votre page Myspace me laissent à penser que c'est bien vous qui sévissez depuis déjà une dizaine d'années dans un magazine dont le nom commence par "In" et se termine en "ibles". Si ce n'est pas le cas, désolé. Je voulais vous remercier et je n'avais jamais osé prendre la plume pour le faire, Internet me libère de cette retenue sans trop savoir pourquoi. Je voulais vous remercier pour les Apartments, les Nits, Lambchop, Robert Wyatt, Red House Painters et tant d'autres, pour ces textes sur Joy Division, Pj Harvey ou Bjork, pour toutes ces découvertes que vous avez suscitées, pour tous ces plaisirs que vous m'avez ouvert. Je ne suis ni musicien et ne possède pas le quart de votre culture musicale, je suis juste un amateur de musique, quelqu'un pour qui la musique (et surtout le rock et la pop je l'avoue) est un infini champ de découvertes et de curiosités, une source de plaisirs intarissable, d'émotions fortes, de chamboulements du coeur et de stimulation des méninges. Vous avez été (vous restez encore même si je lis moins votre magazine) un passeur important, un parmi d'autres certes, mais pas juste cela. Veuillez donc accepter ces quelques mots de reconnaissance et recevoir de chaleureuses pensées. Au plaisir de vous lire. Bien à vous.