Un-deux-trois, un-deux

Publié le par Richard Robert

C'est d'abord une odeur, et tu ne t'y attendais pas. Entre l'aéroport et La Havane, un parfum de gas-oil t'embrasse les poumons sans les étouffer, affectueux mais distant, un brin allumeur. Sans doute l'haleine chargée des vieilles amerloques en goguette, des Pontiac qui dandinent du cul, des Chevrolet qui dansent maladroitement dans leurs lourdes robes de tôle. Peut-être aussi le souffle épais des side-cars polonais, qui frôlent la voiture en vibrant de tous leurs élytres, hannetons de soirs d'été. Tu regardes d'un côté les monstres éreintés qui roulaient déjà sous Batista, de l'autre l'incroyable collection de tape-culs importés des pays frères, tu imaginais que tout ça n'était que clichés, images obligées. Tu t'aperçois que c'est une réalité de tous les instants, un somptueux ballet mécanique, préhistorique, grossier et grinçant. Tu soupçonnes déjà que les Cubains mettent du jeu partout, y compris dans leurs bagnoles, qui branlent de tous côtés, où rien ne semble fixé.

Dans l'auto-radio d'Alfredo, les bons vieux rémouleurs du Septeto Habanero aiguisent une chanson d'une beauté et d'un tranchant sans âge. Sur ta cuisse, tu tapotes naturellement le battement de la clave. Un-deux-trois, un-deux. Un-deux-trois, un-deux. Tu as remarqué que ce rythme-là pouvait tout accompagner, que dans son pouls boiteux perçait la respiration secrète de toutes les musiques. Tu te dis qu'il n'y a plus à chercher, que le cœur ce doit être ça, deux bouts de bois qu'on entrechoque, frottés pour faire flamber un peu de vie, un feu de vie précaire mais obstiné. C'est un petit calcul sentimental, ça, un-deux-trois, un-deux, c'est ce qu'il te restera au bout du compte, au bout des fatigues, c'est ce que tu sauras retenir, ce que même une vieillesse ouverte à tous les vents de l'oubli ne pourra te soustraire.

Alfredo cingle en diagonale l'espace démesuré de la Plaza de la Revolución et file directement au Cafe Cantante, l'une de ces grottes souterraines où le Cuba Libre semble jaillir d'une intarissable source. L'après-midi s'éteint à peine et l'endroit est déjà ivre de monde. L'idée de prendre une douche ou de te lover dans les bras d'une sieste ne vient même pas t'égarer. Qu'irais-tu récupérer dans ton sommeil, puisque tout semble retrouvé ici, les regards qui ont relevé le rideau de fer, les âmes remontées du trou, la vie à découvert, et même cette langue que tu ne parles pas mais qui t'est viscéralement familière, qui te cisaille comme un élancement de joie ? La crasse des tables en Formica et des chaises en plastique n'importe pas. Même la laideur est habitée, le quelconque respire avec la grâce des audacieux.

En sortant de là, tu verras l'immense Omara Portuondo se glisser dans la coquille naine d'une Fiat 126. Au soir tombé, dans la petite maison que José loue dans le quartier de Vedado, Leyanis Lopez et ses musiciens, débarqués de Guantanamo, sembleront sortir le monde entier de sa solitude, avec une seule poignée de chansons que le temps ne parvient pas à parcheminer. Tu sais bien qu'il y a aussi de la rugosité ici, des rudesses par volées, jetées comme des pierres à ton visage. Mais juste avant de t'effondrer de fatigue, ce que tu auras d'abord compris, c'est que ce pays, comme sa musique, pouvait à chaque moment recomposer toutes les figures du rêve.
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Mickaël 14/05/2008 12:24

Ce texte + "Pas piqué des hannetons" = moment idéal