Il n'est plus là, le temps

Publié le par Richard Robert

Perdu dans le grand lit d'ombre des rues havanaises, tu jettes un regard aux façades, qui s'éboulent jusqu'aux berges accidentées des trottoirs ou dans l'écume verte des parcs. Les anciennes maisons coloniales partent en lèpres dorées, avec la dignité de ces veuves bourgeoises qui, chaque après-midi, émiettent des souvenirs dans leur thé. Les tours et les grands ensembles de Vedado sont grisés par un eczéma de pierre, un réseau de pelures sales qui leur marbre les flancs. Les immeubles faubouriens s'encrassent en toute paresse. Les monuments publics, les édifices du pouvoir et les hôtels internationaux ont le teint poli, des traits sévères de femmes du monde absorbées dans des collections de relations et de fiertés haut placées. Et ce sont ces derniers bâtiments, évidemment, qui semblent les plus marqués, tant l'empreinte de l'âge se lit toujours plus clairement sur les visages qui cherchent à lui échapper.

Tu as d'abord cru que La Havane était une ville vaincue, harassée par le lent décrépissement et par l'oubli de soi que lui ont imposé la dictature, l'embargo, l'absence au monde. Tu comprends assez rapidement que dans cette histoire, c'est en réalité le temps lui-même qui, après s'en être donné à cœur joie, après avoir assouvi ici toutes ses pulsions destructrices, a jeté l'éponge. Il n'est plus là, le temps. Il est reparti Dieu sait quand, repu de ses ravages et de ses nuisances, écœuré, hoquetant à genoux. Il est comme un noceur au matin blême, à l'heure où tout trébuche et redescend, où le miroir des outrances passées ne renvoie plus que le reflet d'une immuable impuissance. Aujourd'hui il est un roi nu, un guerrier désarmé dont la ville se rit, d'un grand rire plein de chicots, de poussières, d'impuretés. Oui, à qui veut bien les entendre, les murs de La Havane susurrent que même le temps est faillible, et que tout pouvoir, fût-il omnipotent, renferme en ses clauses et en ses actes les termes de sa propre inopérance. C'est une douce chanson, dont hélas seules les pierres semblent connaître la plaisante mélodie. C'est ce que Wim Wenders n'a pas su entendre ni voir. Les gens ici te le disent : ce que ses images ont fixé, c'est une Havane d'avant-guerre, engloutie depuis longtemps, et que les artifices et l'indécrottable paresse du cinéma ont fait resurgir.

Et c'est ainsi que se perpétue le mensonge d'une ville figée, confite dans le passé, alors qu'au contraire plus rien n'y est maintenu. Que tout y coule, vibre, tremble, s'effondre aussi, forcément. Les experts autorisés de l'Unesco, très soucieux de voir ainsi la vie accomplir impunément son œuvre, se sont alarmés : ils ont décidé de classer comme patrimoine de l'humanité le quartier historique de La Havane. Les travaux de restauration ont commencé, réduisant peu à peu le paysage à un décor propre et privé de parole, nu comme la dépouille d'un mort après la toilette. Tu pressens déjà que ce travail fera la fierté d'une époque à la chair malade, qui ne jouit jamais autant que lorsqu'elle s'offre aux palpations froides des taxidermistes et aux regards vides des collectionneurs. Bien sûr, il reste encore des rues étroites, où rien n'a été pommadé. Alors tu t'y engouffres, une dernière fois peut-être, en comprenant mieux pourquoi il t'arrive parfois de penser que ta vieillesse te manque.

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