Pauvres de nous

Publié le par Richard Robert

Un soir, autour d'une maigre tablée, tu t'évapores en souriant dans la fumée de quelques souvenirs cubains. Il y a là une Anglaise aux sécheresses de gouvernante, qui semble soucieuse de te ramener aux réalités de ce monde. D'un air à la fois suspicieux et compassé, elle te demande si, là-bas, quand même, il n'y aurait pas un peu trop de poverty. Ses lèvres se tordent, son nez se retrousse, ses yeux se plissent : une vraie souffrance. Des images de pouilleries et de vies en désordre lui montent au cœur comme une nausée. Une voix intérieure te souffle que l'esprit de charité n'est jamais qu'une expression déguisée du dégoût et de la peur. Tu tournes et retournes sous la langue ce drôle de mot dur et sans saveur : poverty.

Des pensées te ramènent vers La Havane, entre Belascoain et San Carlos. Vers Dolorès, ses deux petites filles, leur deux-pièces. Tu y avais accompagné Eric à la brune, à l'heure où la chaleur, qui est à Cuba comme une mère abusive, libère enfin la capitale de son étreinte. En bas de l'immeuble, des joueurs de dominos, chemises ouvertes et mines fermées, saluaient solennellement la mort du jour en entamant une partie silencieuse - une de plus. Du trottoir, vous aviez crié "Lolita, Lolita". Des hurlements de joie avaient retenti en retour, tombant comme des miettes d'un balcon. Là-haut, Dolorès et les gamines allaient se jeter dans vos bras. Tu les rencontrais pour la première fois, tu ne les reverrais peut-être jamais, mais elles avaient décidé que vous vous connaissiez depuis toujours. A l'entrée, sur le sol, trônait une petite représentation bricolée d'Elegguà, la divinité orisha qui ouvre et ferme les chemins ; vous lui aviez rendu hommage, comme il se doit, en lui crachant au visage une chaude gorgée de rhum. Avec six dollars par mois, Dolorès faisait tourner vaille que vaille sa petite baraque. Dans ses veines, du sang mi-angolais, mi-navarrais, charriait un capiteux mélange de force tranquille et de fierté rigolarde. Vous aviez dégoupillé quelques bouteilles de bière, de Havana Club et de Coca, et c'était comme une manière heureuse de déclarer la guerre à toutes les tristesses. Dans la pièce de derrière, il y avait un piano au clavier jauni, amnésique et gâteux. Une gosse sur chaque genou, tu avais essayé, en vain, de jouer La Comparsa. Dans la cuisine aux dimensions de placard, tu avais partagé avec les enfants un peu de moros y cristianos, ce plat où la blancheur du riz embrasse la noirceur des haricots.

Tu ne sais pas comment tu as pu rire autant avec des personnes dont tu n'as jamais parlé la langue. Ce prodige devait se reproduire le lendemain, après un concert de Yoruba Andabo, l'ensemble afro-cubain dans lequel Dolorès était choriste. Et le surlendemain encore dans un paladar, un de ces restaurants clandestins où les serveurs t'apportent du poulet grillé avec des gestes de comploteurs. Aujourd'hui, tu te dis qu'entre vous tous, un accord avait dû se sceller sans même une parole : vous vouliez le bonheur plutôt que la bonté, l'intelligence du plaisir plutôt que l'idiotie de la bienfaisance. Et ton Anglaise, alors ? Une fois ces images dissipées, tu lui amorces une réponse ; curieusement, il t'arrive encore de vouloir expliquer certaines choses. Mais l'Anglaise ne t'écoute plus. Avant de l'oublier, tu trouves simplement la force de penser : "Pauvres de nous".
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Frédéric 21/05/2008 19:35

"l'esprit de charité n'est jamais qu'une expression déguisée du dégoût et de la peur. "
"vous vouliez le bonheur plutôt que la bonté, l'intelligence du plaisir plutôt que l'idiotie de la bienfaisance"

Oui, voilà le genre de phrases qui me rendent heureux d'avoir trouvé le chemin de ce blog...