Les yeux verts

Publié le par Richard Robert

Ce n'est plus un secret : l'odeur chatouilleuse de l'argent flotte sur La Havane. Tu as appris à la reconnaître. Elle se glisse parmi les embruns remontés du large, elle déchire les parfums de cuisine lourds comme des tentures. Elle se mêle à l'haleine bleutée des pots d'échappement, elle recouvre l'épais fumet des détritus qui s'oublient sous l'été. Elle tord le fil de certaines conversations, elle ternit le fond des regards. Depuis qu'il est officiellement descendu sur l'île, le dieu Dollar a étourdi pas mal d'esprits. Mais l'ultime fierté de beaucoup de Cubains, leur sursaut poétique aussi, c'est d'essayer de croire que la course à l'oseille peut encore être un jeu - plutôt qu'une servitude de plus. C'est un énorme leurre, bien sûr, au bout duquel ils seront fatalement perdants. En attendant, ils s'attachent à conjurer le sort, sans pleurs ni plaintes. Ils ont vu les Occidentaux débarquer avec leurs liasses de devises, de misères mal réglées et de frustrations savamment entretenues. Ils leur ont donné ce qu'ils voulaient : un peu plus de morbidité triomphante, de simulacres de vie, de parodies de jouissance. Certains leur ont bradé les culs de leurs femmes, de leurs filles, de leurs sœurs.

On te rappelle les phases de pure démence par lesquelles l'île est passée, il y a deux ou trois ans. Chaque semaine, des charters vomissaient des armées grinçantes d'Italiens chenus ou d'Allemands arthritiques, qui venaient coller leur râtelier contre les lèvres douces de quelque naïade cubaine. Au soir tombé, sur le Malecon, la promenade du bord de mer, ou aux abords des hôtels, des nuées de jineteras, filles des rues ou étudiantes en médecine, harponnaient les touristes pour aller les chevaucher dans une chambrette et les écailler de quelques billets. On te raconte qu'une nuit, deux putes un peu plus à cran qu'à l'ordinaire ont ratatiné un vieux rital qui, rêvant de chair fraîche, n'aura finalement goûté que son propre sang. D'autres embuscades et coups de surin ont suivi. La litanie des faits divers est revenue aux oreilles de Fidel, qui a craint que les pigeons voyageurs ne s'envolent définitivement, effrayés. Officiellement, la loi menace aujourd'hui toute racoleuse de quinze ans de taule. Désormais, les filles braconnent dans l'ombre, et c'est une bonne nouvelle pour le petit commerce ; car cette pseudo-clandestinité n'est pas sans émoustiller le client, qui à sa collection de frissons artificiels ajoute ainsi un échantillon de peur. Pendant ce temps, le pouvoir peut miser sur le tourisme familial, les couples en short, les toxicos de l'exotisme. Déguisée, maquillée, Cuba joue la carte du folklore, comme ailleurs.

L'île rit tant bien que mal de se voir si séduisante en marchandise. Tu devines que secrètement, elle rage d'en découdre. Confusément furieuse de se savoir à son tour ferrée, accro au fric, d'être ligotée et d'aimer ça. Tu pressens des lendemains sauvages. Quand Fidel cassera son cigare, la diaspora mafieuse de Miami investira les clubs, les cafés, rouvrira les casinons, régentera le négoce des filles. Il y aura un peu plus de blé, de chaos, de folie, de défoulement, d'hémoglobine, de foutre. Toi, dans ce léger bruissement annonciateur d'orages, tu essaies tant bien que mal de montrer aux Cubains un visage simplement vivant, modestement vivant. C'est tout ce que tu trouves à leur offrir. Tu joues les naïfs. Car tu sais bien que, pour eux, tu ne seras bientôt rien d'autre qu'un animal malade de plus, un spectre aux yeux verts - de ce vert sale, rongé, de ce vert fripé qui est la couleur du dollar.

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Dio Réveil 24/05/2008 15:42

Bonjour Richard,

Ton blog et ta musique seront à l'honneur cette semaine dans une modeste émission radiophonique et matinale, dont la playlist est trouvable sur le site http://dioreveil.over-blog.com/.

L'émission s'appelle Dio Réveil, elle est écoutable sur Radio Dio (www.radiodio.org) chaque matin à 8h.

A bientôt !