Le fantôme de Milady

Publié le par Richard Robert

Elle t’aborde au petit matin, alors que d’une main molle tu essaies de photographier le Paseo de Martí – mais décidément non, même sur une pellicule tu ne retiens rien. Tu sors d’une nouvelle nuit de fête et de noyade, au large de tout, et tu es trop fatigué pour te sentir proie et la rabrouer. Elle te demande ton prénom puis t’offre le sien, Milady, et tu la crois. Elle affirme qu’elle a des amis en France, et tu la crois encore. Elle dit qu’elle peut te montrer La Havane comme tu ne l’as pas encore vue, et tu la crois toujours : tu te dis qu’à cette heure-là, la chasse à l’homme blanc est sûrement fermée. Alors tu la suis en traînant sous les arcades, étonné tout de même qu’aucun Cubain ne se retourne sur votre couple un peu suspect. Et puis tu comprends assez vite pourquoi. Milady est un fantôme, une absence. Son adolescence est trop maigre, sa peau de métisse est patinée par une lassitude qui ne dit même plus son nom. Sa voix ne porte plus les mots. Tout en elle est fatalité.

Elle t’entraîne dans un immeuble de misère. Tu résistes, elle insiste, sa famille est là qui t’attend, dit-elle. Sur le palier, deux types te saluent en riant sous cape. L’appartement se réduit à une pièce dont une femme muette, la mère peut-être, balaie le carrelage avant de s’éclipser. Milady referme mécaniquement le verrou, bricole encore un semblant de conversation qui ne marche pas, indique la soupente d’un doigt inanimé. Elle répète avec angoisse et conviction I am eighteen, don’t worry, I am eighteen, et c’est le seul moment où pointe chez elle la vérité d’un sentiment. Tu refuses plusieurs fois, et avant de t’enfuir tu lui tends un billet de vingt dollars. Et ce geste lui-même est un geste pâle et désossé, qui te décompose, te cadavérise. Tu paies pour ceux qui ont fané Milady et qui la faneront encore, et que tu n’as même pas la force ni l’envie de juger. Car un jour prochain peut-être, des pulsions un peu plus noires que la moyenne te pousseront toi aussi à t’acheter pour pas cher une poupée désincarnée. Ce n’est plus affaire de morale. Ce n’est pas question de bien ou de mal mais, comme partout ailleurs et comme toujours, de vie ou de mort.

Dans ton pays, les hommes ont voté majoritairement pour un système qui, sous l’enseigne du confort et du ministère de la peur, raffine chaque jour un peu plus l’art d’être macchabée de son vivant. Les Cubains, avec l’orgueil des gens qui ont toujours vécu debout, rechignent encore un peu à en accepter les règles. Peut-être tomberont-ils eux aussi, un à un, comme d’autres hommes fiers avant eux, ou comme Milady. Cette île est une ligne de front invisible dont les fracas, pour l’instant, ne sont souvent qu’infrasons. Il se joue ici une guerre dont tu devines l’issue. Quand tu rentreras au pays, quand tu auras écrit toutes ces lignes sans autre ambition que d’esquisser un regard, des experts en indignation diront que tu n’as rien vu, rien compris, que tu n’as pas parlé de la réalité sociale et culturelle, du quotidien des gens, du régime castriste. Ils sont lecteurs et catéchistes du Monde Diplomatique ou de Charlie-Hebdo, ils ont l’humanitaire en bandoulière, ils sont citoyens de bonne volonté. Ils veulent rendre meilleure une prison qui ne mérite que la démolition et dont ils sont les matons les plus efficaces. Toi, si sûr de rien, à peine certain parfois de ta propre respiration, tu sais simplement que maintenant et jusqu’à l’heure incertaine de ton trépas, tu garderas une pensée pour le bordel éclatant et violent de Cuba, pour ses sursauts de bête piégée, et pour le fantôme de Milady, symptôme parmi d’autres d’une maladie sans remède qui s’est juré d’emporter le monde.

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melvil 20/07/2008 11:46

Au lieu de répéter des niaiseries sur le tourisme sexuel je vous conseille de relire Royaume de Siam de Gerard Manset, pur récit ébéphile où l'auteur colectionne les relations avec des adolescentes.Il est encore considéré comme l'un de nos plus grands auteurs et personne n'a songé à lui faire la morale. Vous en tireriez un profit réflexif certain