Lettre aux derniers des vivants

Publié le par Richard Robert

La bienséance voudrait que nous vous disions merci. Merci d'oublier le langage des juges d'instruction, des moralistes citoyens et des sociologues en toge. Merci de ne pas confondre justesse et justice. Merci de ne pas actionner les leviers de la bonne conscience. Merci de poser des questions en lieu et place de toutes les certitudes. Merci de ne pas considérer la liberté comme un simple arbitrage entre diverses impuissances. Merci de voir en la colère une jumelle du plaisir. Merci de se jouer d'une époque où l'esprit critique est devenu un passe-temps de masse, un sport militant dont les lois sont édictées par un état-major de commentateurs et de consultants. Merci de ne pas être d'un temps où dénoncer est l'ultime distraction de ceux qui ne savent plus rien énoncer. Merci de ne pas discourir comme d'autres discutent avec des collègues de bureau devant la machine à café philosophique. Merci de ne rien dissocier, de tout reprendre et de vouloir encore détruire.

La bienséance voudrait que nous vous disions merci. Que ferions-nous de cette gratitude ? Nous la conchions. Elle est le prix que les condamnés à mort se doivent de payer face aux bourreaux qui les épargnent. Elle est l'obole que les foules versent aux illusionnistes dont la magie sait rester opérante et délicieusement charmeuse. Pour nous, ce que vous vivez, ressentez, pensez et écrivez n'est pas plus une récompense qu'un lapin sorti d'un chapeau. Ce ne sera jamais que la moindre des choses. C'est dire si ça n'a plus de prix.

Nous ne vous dirons donc pas merci, puisque nous n'avons pas pour habitude de rendre grâce à ceux qui brûlent encore du simple désir de vivre : leur parler nous suffit. Nous nous réclamons sans complexe de cette normalité-là. Nous laissons à d'autres le soin de s'affirmer comme des exceptions ou des marginaux : libre à eux de valider l'idée d'une règle commune et de juger cette règle suffisamment indiscutable pour la prendre comme référence, fût-ce a contrario. Nous nous passerons sans mal de la nécessité maladive d'être modernes et différents, comme nous nous passerons du besoin impérieux d'utiliser cette modernité et cette différence comme armes de séduction. Il nous est bon de jouir avec le peu qui nous importe, plutôt que dans l'immensité de ce qui nous indiffère.

Bien à vous.

(2001) 

Publié dans Textes divers

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