Fenêtres

Publié le par Richard Robert

Pour Frédéric Le Cœur

Quelle est la bonne distance pour scruter le monde, pour en mesurer la profondeur, en imaginer les recoins, en embrasser les multiples arrière-plans ? Tu te poses souvent cette question, sans jamais réellement éprouver l'obligation d’y répondre : laisser certaines interrogations en suspens reste pour toi l’ultime moyen de ne pas céder aux agréments de l’ignorance comme au confort des certitudes. Alors tu te postes à ton balcon, tes coudes se greffent sur la balustrade de bois, et tes yeux se perdent dans l’étude du feuillage frémissant d’un hêtre, du mince sillage que laisse derrière lui un canard solitaire à la surface du petit étang, des feux rougeoyants d’une voiture qui chuinte sur l’asphalte, d’un promeneur sans nom qui bat lentement le paysage. Et cette attitude-là, dont l’immobilité n’éveille aucune impatience dans ton corps, te semble la plus juste, la moins forcée qui soit. Tu te dis que tu étais né pour vivre ainsi, suspendu et impassible, l’âme tendue vers ce qui palpite et vibre en-dehors d’elle, et qui la traverse et l’habite comme un son peut traverser et habiter la nuit. Tu étais né pour être veilleur, ce métier sans repos ni fatigue qui ne rapporte aucun autre salaire que le précieux sentiment d’être là, au cœur de cette immensité bruissante qui t’entoure, et que tu ramènes tant bien que mal aux dimensions d’un espace familier.

 Lorsque tu visites une maison inconnue, c’est vers ses fenêtres que tu aimes te diriger en premier lieu : il te faut vérifier au plus vite la perspective qu’elle offre au regard de ses habitants, les détails changeants et les grandes lignes immuables qu’elle soumet à leur esprit d’examen. Il n’est pas nécessaire que la vue soit belle ; il importe surtout qu’elle active en toi le désir d’en saisir l’ordre secret, que récrivent sans cesse la lumière instable du jour et les ombres fugitives du soir. Prendre ainsi de la hauteur te rend humble. Car tu ne conquiers alors aucun pouvoir : tu prends simplement conscience que ta seule force réside dans l’exercice de ta subjectivité. Dans la muette contemplation du monde, tu as trouvé le meilleur moyen d’être pleinement engagé dans le monde.

Tu résistes de mieux en mieux au besoin maladif d’être un acteur de la société des hommes, et de moins en moins à la volonté de ne plus en être qu’un témoin. Cette position de retrait est souvent mal perçue par ceux qui t’ont fait l’offrande de leur affection ; car tu ne leur envoies pas assez souvent de signes de vie. En t'extrayant de la foule, tu as laissé derrière toi tout un cortège de fatigants et d’inutiles ; mais tu dois aussi rassurer les amis rembrunis, qui te croient fuyant, ignorent le temps que tu partages encore avec eux, les conversations que tu leur tiens à distance mais qu’ils n’entendent pas, toute cette fraternité de l’ombre qui se noue dans l’absence. "La présence au monde, ce n’est pas nécessairement la présence dans le monde", écrivait Georges Perros du bout de sa Bretagne. On peut bien s’éloigner des hommes : on ne les quitte jamais. On n’oublie pas leurs luttes et leurs défaites, leurs élans et leurs déchirures, leurs charmes souverains et leurs basses conneries. Va expliquer cela à tous ceux qui s’insurgent contre ta solitude, pour conjurer peut-être la peur que leur propre solitude leur inspire. Repousser le voisinage de la multitude, après tout, revient à fréquenter à la fois la vie et la mort d’un peu plus près. Les laisser rôder et installer leur petit commerce. Les apprivoiser depuis sa fenêtre, s’en moquer un peu peut-être. Et surtout ne plus en avoir peur, enfin.

http://lecoeur.photos.free.fr/galeries/maison/vudemafenetre/galerie_fenetre_1.htm

 "Souvent, je suis exténué d’attention et de patience. Il me semble avoir sur mes épaules un fardeau qui m’empêchera de me relever. Mes bras entreront pour l’éternité dans le fer forgé de l’appui, et je regarderai toujours, comme un arbre, tout seul, comme un phare, les mouvements de fourmis des hommes que je touche d’un long regard."
(Léon-Paul Fargue, "Accoudé", in Haute Solitude, Emile-Paul Frères, 1941)

  "A quoi penser ? Les vitres des immeubles en face s’incendient maintenant au soleil couchant. Bruits familiers du soir, cuisines allumées sous le ciel encore clair, tintements de tables mises ; la chanson plaintive d’une radio quelque part derrière les murs et l’odeur des jardins silencieux sans personne dans la pénombre qui monte ; l’écho soudain de ma propre voix me disant  Ne la laisse pas monter sur l’appui de la fenêtre !"
(Baudouin de Bodinat, La Vie sur terre, Editions de l’Encyclopédie des Nuisances, 1996)

Publié dans Empreintes - 2008-2009

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