Adieux

Publié le par Richard Robert

Tu te rappelles très précisément le moment où tu as décidé de congédier ton enfance. C’était un samedi après-midi, dans cette chambre où planait encore le parfum des jeux solitaires qui avaient rythmé tes primes années. Ce jour-là, avec cette gravité un peu lourde à porter dont tu n’as jamais réussi à te départir dans les instants cruciaux de ton existence, tu as sorti pour la dernière fois tes petites voitures de leur carton. Tu as assemblé sans un mot les bouts de bois qui te permettaient de créer tout un réseau de rues imaginaires, de dresser les murs d’une ville éphémère dont toi seul connaissait le plan. Tu as soigneusement disposé les panneaux et les feux rouges en plastique aux endroits adéquats : il fallait que la logique soit implacablement respectée, que rien ne soit abandonné au désordre de l’émotion. Puis tu as joué, intensément, avec un sérieux inhabituel qu’aucune distraction n’est parvenue à entamer. Tu ne voulais pas rater ta sortie : tu sentais que ce surcroît de solennité t’aiderait à passer le cap, qu’il effacerait en toi la tentation de revenir sur tes pas. L’heure de ranger tes jouets est venue, enfin. Dehors, le crépuscule recouvrait déjà les toits comme un voile d’oubli. C’était l’automne, ce beau drame silencieux, cette saison où disparaît naturellement, sans un bruit, tout ce qui n’a plus la force de vivre.

Tu as quand même ressenti un mince déchirement, un timide vertige. Tu découvrais sans le savoir la douce ivresse de la nostalgie, cette façon qu’ont les hommes de porter un toast ému à leurs bonheurs révolus pour mieux préparer leurs joies à venir. Tu es aussitôt allé voir ta mère : elle devait savoir que son petit était mort et presque enterré, et que pour lui une nouvelle aube se levait. Sur le moment, tu n’as pas mesuré la violence de cette annonce. Tu crois bien avoir vu son visage tressaillir, troublé par une expression où l’incrédulité se mêlait à la tristesse. Un enfant ne peut pas pleurer son innocence perdue, puisque c’est à son insu qu’il l’a incarnée ; seuls les adultes qui l’entourent et qui, eux, ont eu tout loisir de la célébrer, en portent le deuil. Pour comprendre cela, il a fallu qu’à ton tour tu deviennes père.

Bien sûr, l’enfance ne t’a pas lâché tout de suite. Comme une amante qui ne se résout pas à être éconduite, elle s’est accrochée, est revenue te visiter, a tenté de renouer des liens. Le sentiment de culpabilité t’a empêché de la rabrouer. Tu lui as même fait croire que vous pourriez rester tendrement complices, qu’elle pourrait devenir ta confidente. Tu savais cette promesse intenable : tôt ou tard, ce contrat serait caduc. Ça n’a pas loupé : par lassitude sans doute, l’enfance a fini par mettre les bouts, pour de bon. Elle a refait sa vie ailleurs, dans les bras accueillants de ta mémoire. Le creux de son absence t’a, pour la première fois, dessiné un passé ; et cet espace intime soudain dégagé a donné à ton existence une profondeur de champ que tu ne lui connaissais pas. En quittant les rivages de l’enfance, on ne devient pas plus grand ; c’est la vie elle-même qui, tout à coup, prend des proportions qu’on ne lui soupçonnait pas.

Ce que tu ignorais alors, c’est que tu sauvais ton enfance en ayant le cran de l’abandonner. Aujourd’hui, tu as bien du mal à te reconnaître dans ce garçonnet qui, dans le cadre à jamais figé des photos de famille, affiche des traits et des attitudes qui sont pour toi comme des rébus indéchiffrables. Il est pourtant une sorte d’ami bienveillant, auquel tu voueras une reconnaissance éternelle. Grâce à lui, grâce au courage dont il fit preuve une après-midi d’octobre ou de novembre, ton enfance vit encore en toi, comme vivent en toi les fantômes des êtres chers qui t’ont quitté. Grâce à lui, tu as appris qu’une vie se construit sur le souvenir de ce qu’elle a perdu, et que ce souvenir est le terreau sur lequel germera ce qu’il lui reste à accomplir. Dire adieu, ce n’est pas seulement fermer la porte sur ce qui s’est évanoui et ne reviendra plus ; c’est aussi saluer et accueillir l’inconnu qui arrive.

Il y a peu, tu as pris acte du fait que ce n’était plus seulement ton enfance, mais toute ta jeunesse, qui était désormais derrière toi. Cette fois-ci, le basculement s’est opéré de manière insidieuse : tu ne l’as pas commandé ni provoqué. Sans fracas, comme au ralenti, un nouveau bloc de ta vie s’est détaché. Quand tu t’es retourné, il était trop tard : il avait déjà roulé en contrebas et grossi le cailloutis toujours recomposé de tes années enfuies. Avancer en âge, c’est creuser et remplir dans son dos un gouffre de plus en plus ample. Pourquoi serait-ce un motif d’angoisse ? Il t’est de toute façon impossible de rebrousser chemin : la route que tu as tracée s’est effritée et effacée sous tes pas. Ceux qui s’imaginent pouvoir faire demi-tour ne font rien d’autre que se projeter dans un vide qui les engloutit. Alors tu as décidé de continuer, de progresser tant bien que mal vers la cime de ton existence. A l’heure où il te faudra retourner à la poussière, à cette poussière que chaque homme glisse subrepticement sous le tapis avant de rendre les clés, tu sais que tu n’auras rien d’autre à contempler qu’un paysage de ruines. Et c’est là, dans le spectacle à la fois dérisoire et grandiose de ces vestiges, que tu liras peut-être enfin la fragile vérité d’une histoire, d’un récit à peu près cohérent. Tu n’auras plus rien à ajouter, plus rien à détruire, plus rien à gravir ; mais de là-haut, la vue sera probablement plus belle qu’elle ne l’aura jamais été.

"C’est quand on respire en arrière que le malheur creuse son trou."
(Georges Perros, Une Vie Ordinaire, Gallimard, 1967)

Publié dans Empreintes - 2008-2009

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