Toti Soler - Guitarra i Cançons (2004)

Publié le par Richard Robert

Selon Pascal Comelade, le guitariste Toti Soler est un "Catalan universel". L’expression est on ne peut plus juste, même si elle relève presque du pléonasme. Car s’il faut évoquer un quelconque particularisme catalan et le réduire à sa quintessence, c’est peut-être là qu’on le trouvera : dans cette capacité à embrasser le monde depuis une réalité locale bien définie, à affirmer une identité culturelle précisément située pour mieux l’ouvrir et la transcender, à être d’ici pour mieux être de partout. Cet esprit-là a atteint son plus fameux niveau d’incarnation avec Salvador Dalí, dont l’auteur Patrick Gifreu écrit qu’il fut "un passeur de frontières et de langues face à la politesse de ce qui s’affirme en une communauté de valeurs". Mais il y eut aussi, parmi tant d’autres figures, Joan Mirò et Antoni Gaudí, les poètes Joan Salvat-Papasseit ou J.V. Foix, le chanteur Ovidi Montllor… et jusqu’à Comelade lui-même.

Comme eux, Toti Soler est un Catalan pure souche qui a toujours eu du vent dans les branches : un enraciné voué à l’errance, un homme du cru autant qu’un homme du monde. A ceux qui n’auraient jamais goûté la source qui coule de ses doigts, la compilation Guitarra i Cançons fera l’effet d’une cure de jouvence. Car ce disque, qui puise l’essentiel de sa substance dans les trois derniers albums du guitariste, vous nettoie de tous les miasmes et puanteurs dont l’industrie du disque est la coupable épandeuse. L’art de Soler est ce que tout art d’honnête homme devrait être : à la fois farouchement personnel et intelligible par tous, composite dans le fond et pur dans la forme, intraitable avec lui-même et généreux avec ses auditeurs. Il est l’opulente fortune d’un musicien qui ne s’est jamais résolu à choisir entre le classique, le jazz, le flamenco ou la chanson, et qui de cette indécision même a tiré une force poétique unique.

Issu d’une famille bourgeoise éclairée, Soler baigne très tôt dans des parfums musicaux très variés. Ses parents, férus de classique comme de chanson, l’initient aux splendeurs de Bach ou de Debussy autant qu’aux premières ruades de Léo Ferré – qu’il admire alors sans se douter qu’il croisera sa route à la fin des années 70. Le petit Toti ne touche sa première guitare classique qu’à l’âge de 14 ans ; mais un an plus tard, il entre au conservatoire. "Je suis tombé amoureux de cet instrument à la fois immédiat et difficile : vous pouvez écrire dix mille chansons avec quatre accords, mais rien ne vous empêche de vous compliquer la vie en étudiant Bach…"

Entamée dès 1968, son abondante discographie se distingue précisément par cet alliage de simplicité et de sophistication qui est la marque des plus grandes musiques populaires. Elle regorge de mélodies bouleversantes, entonnées avec la voix légèrement voilée d’un Nick Drake méridional, et d’arabesques instrumentales recherchées, exécutées avec l’élégance d’un danseur étoile qui, même dans les figures les plus virtuoses, saurait gommer toute trace d’effort. Elle est aussi l’œuvre d’un musicien qui s’est inscrit dans la modernité sans jamais se soumettre à la moindre mode. Dans l’album Liebeslied (1972), Soler signe une merveilleuse version catalane de Suzanne, l’antienne de Leonard Cohen. Il n’a alors que 23 ans, mais comme le Canadien il a déjà la stature d’un classique. On sait qu’il prendra de l’âge, de la bouteille ; mais il ne vieillira plus.

Aujourd’hui, Soler reconnaît que c’est grâce au bagage technique et harmonique de la musique classique qu’il a pu prendre la clé des champs, inventer cette esthétique voyageuse et plurielle qui est la sienne. Ce savoir a renforcé l’autodidacte qui, au fil du temps, est parvenu à enrichir son vocabulaire sans jamais alourdir son propos. Soler est le cousin méditerranéen de Davy Graham, d’Egberto Gismonti ou des frères Ferré, eux aussi guitaristes aux mains d’argent : il ratisse large, mais avec une finesse infinie.

Guitarra i Cançons n’est pas un simple best of : c’est aussi un recueil de souvenirs diablement habité, dans lequel Soler ne cache rien des expériences et des rencontres qui l’ont marqué. On y perçoit ainsi le choc que représenta pour lui la découverte du flamenco, en 1972. "Le flamenco n’a pas la rigidité d’une musique folklorique : il n’a pas de durée précise, on peut l’étendre ou le contracter à loisir. C’est un langage incroyablement ouvert, proche en cela du jazz ou de la musique indienne. C’est aussi un univers sans limites, qui s’agrandit à mesure qu’on l’explore."

Comme dans un lointain écho, Guitarra i Cançons évoque aussi le bouillonnement créatif qui agita la scène barcelonaise du début des années 70."Il y avait un désir effréné de culture, une curiosité tous azimuts, attisés par la dictature franquiste qui nous tenait à la gorge. Le plus terrible, c’est qu’à partir du moment où il y a eu la démocratie, tout a commencé à dégringoler : cet esprit expérimental s’est complètement dilué." Soler, lui, n’a jamais renoncé à cette exigence : il est aujourd’hui un cas assez rare de musicien à la fois avant-gardiste et populaire. Avant-gardiste, pour ce plaisir jamais réfréné de commercer avec l’inconnu, de ne pas se sédentariser. Populaire, pour ce désir toujours brûlant de s’offrir au public, sans s’abaisser pour autant à de piteuses courbettes.

Ce bel entêtement lui a valu la reconnaissance de quelques têtes de pioche notoires (Taj Mahal, Pascal Comelade, les frères Amador…), avec lesquelles il a taillé ici et là un joli bout de chemin. Mais c’est avec deux grandes et belles gueules aujourd’hui disparues – Ovidi Montllor et Léo Ferré – que Soler a connu ses plus vives émotions. Avec le premier, figure majeure de la chanson et de la poésie catalane, le guitariste a partagé une complicité humaine et artistique dont la simple évocation lui fait trembler la voix. Avec le second, il a connu l’une de ses aventures musicales les plus insensées : l’enregistrement du triptyque Ludwig–L’Imaginaire–Le bateau ivre, auquel Guitarra i Cançons emprunte d’ailleurs trois instrumentaux de toute beauté.

Ainsi chargée de mille expériences, bâtie sous le double signe de la profusion et de l’éclectisme, la musique de Soler ignore pourtant la verbosité et le délayage. "J’ai pour modèle des guitaristes comme Diego del Gastor, qui fut mon prof de flamenco. Il jouait très simplement, mais c’était de l’émotion pure. Moi-même, j’ai aujourd’hui tendance à éclaircir ma musique, à enlever des notes. J’ai toujours peur d’en avoir trop joué, d’avoir atteint le quota qui m’était alloué. Aller vers le silence et la tranquillité, c’est une ambition très désirable."

Cette ultime leçon, Toti Soler, qui dit préférer la position de l’élève à celle du maître, l’a aussi apprise en vivant à l’écart du système, dans un petit village situé à une centaine de kilomètres de Barcelone. Là, il peut goûter aux vertiges de la liberté, même s’ils sont par moments incommodes. "Je vis humblement, je n’ai aucune soif de richesse. Mon or, c’est la musique, l’amitié, l’amour, mes enfants. Dans mon village, je peux quand je le désire partir à vélo enregistrer les oiseaux : c’est pour moi le plus grand des luxes. Bien sûr, je ne peux pas dire que le milieu culturel catalan prenne beaucoup soin de moi. Cette solitude me pose parfois problème, mais elle me donne aussi une grande force intérieure. C’est le prix qu’il faut payer lorsqu’on a toujours voulu faire cavalier seul, ne dépendre de personne."  

 







Publié dans Etats critiques

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