Nits - Wool (2000)

Publié le par Richard Robert

De l'histoire de la pop, Henk Hofstede, le leader des Nits, a écrit certains des chapitres les plus intelligemment mélancoliques. Et c'est toujours une joie de constater que les flottements de l'âme et du coeur ne sont pas l'apanage exclusif de quelques songwriters chiffonnés par la déprime : ils peuvent aussi habiter un quasi quinquagénaire à la carrure de batelier et aux sourires considérables, visiblement imperméable à toute culture du malheur, incapable d'apprendre l'alphabet du désenchantement et l'algèbre de l'ennui. Cet alliage fin de sensibilité et de vitalité explique assez bien la longévité des Nits, insubmersible vaisseau hollandais qui, avant Wool, semblait pourtant voué à une paisible mise au rancard. En 1995, il y eut ainsi une compilation (Nest) qui résonnait comme un adieu aux armes. Puis les démissions simultanées de trois éléments-clés. Et enfin, plus récemment encore, un divorce consommé avec Columbia, l'usine dans laquelle ces artisans jouaient les anomalies depuis plus de vingt ans.

Là où d'autres auraient choisi de jeter tranquillement leurs derniers feux, les Nits, reconstitués en un quatuor qui respecte rigoureusement la parité hommes-femmes, ont trouvé dans ces péripéties de quoi amorcer une deuxième vie qui s'annonce aussi fertile en scintillements que la première. Wool les ressuscite ainsi en souffleurs de cristal, maîtres du son et de la lumière, indépassables dépositaires d'un impressionnisme qui a déjà enfanté quelques pièces de choix comme Ting ou Hat. Ce groupe est reparti pour un tour de magie, et Henk en est presque le premier surpris.
"Depuis quelques années, je me jure de prendre du recul pour me consacrer davantage aux miens ou à mes travaux de vidéaste. Mais il y a eu une période aussi brève qu'intense où l'inspiration m'a inexplicablement submergé : chaque après-midi, entre le moment où j'emmenais et ramenais mes enfants de l'école, j'enregistrais des maquettes de façon compulsive. En un mois, je me suis retrouvé avec près de quarante musiques... Ce besoin impérieux de composer puis d'enregistrer un disque de plus ne laisse pas de m'étonner. Pourquoi remettre ainsi le doigt dans l'engrenage ? Il y a dans l'écriture musicale une beauté qui m'aimante encore irrésistiblement. Même si elle peut avoir parfois le visage d'une bête..."

La prodigalité n'est parfois que le premier signe d'un assujettissement à la routine : on produit beaucoup pour mieux oublier que l'on ne crée plus rien. Mais dans le cas de Henk, cette puissante remontée de sève aura engendré de singuliers bourgeons. "Il suffit parfois de décrocher sa guitare et de se laisser aller. Mais là, j'ai pris une route plus sinueuse : je me suis assis devant mes claviers et me suis frotté à d'étranges accords, à une écriture ouverte plus proche de l'esprit du jazz. Giacometti disait qu'il faut aller là où on est le moins bon et essayer d'y bâtir quelque chose avec ses propres moyens. En studio, chaque chanson est devenue un combat, une pelote de problèmes à démêler. Le soir, je rentrais chez moi harassé et de mauvaise humeur. Ma femme me disait : "Mais que faîtes-vous donc là-bas ? Tu as l'air de ne pas aimer ça du tout !"
Elle visait juste. Mais l'enregistrement d'un disque n'est pas nécessairement une partie de plaisir. Ce n'est qu'une fois l'album achevé que j'ai vraiment saisi la cohérence de notre travail."

Moins autarcique et moins monochrome qu'Alankomaat, son prédécesseur, Wool est un disque où la matière vaporeuse des arrangements n'estompe jamais le relief des mélodies – Henk ne se présente pas pour rien comme un enfant des Beatles. Les Nits ont le don de rendre limpide un art musical beaucoup plus complexe qu'il n'y paraît, et qui reste inaccessible à la majorité des besogneux de la pop : immédiatement familières, les douze perles qui composent cet album ont la fausse transparence et les reflets changeants d'une opale. Walking With Maria semble droit sortie du cœur embrumé d'Henry Mancini, The Wind and the Rain est une pépite soul enfouie dans du coton, Crime and punishment confronte Leonard Cohen au poignant chahut d'une section de cordes habillée à l'indienne. Dans 26A (Clouds in the Sky) et The Darling Stone, l'écriture s'échancre et se pare de bleu, les harmonies s'effrangent sous les fines lames du silence et sous les orchestrations très pointues pour cordes et cuivres. Rangée de toutes les guitares et de tous les vacarmes, la musique de Wool, construite sur l'assise mouvante des claviers, d'un orgue Hammond, d'un marimba, d'une contrebasse et d'une batterie sur coussin d'air, emporte définitivement les Nits vers ce lointain grand large où croisent les ombres de Mark Hollis, de Kevin Ayers, de Robert Wyatt (époque Rock Bottom) ou du Penguin Cafe Orchestra. C'est-à-dire un monde musical où ce qui est inaudible crée autant de dynamique que ce qui est joué, où les notes suspendues fondent plus qu'elles n'ornementent une architecture sonore qui connaît tout du bon usage des espaces et du vide.

Wool
aligne les chansons en pente douce, intenses et sereines comme une aube d'été que le brouillard prendrait en écharpe, ou comme un crépuscule qui ferait durer le doux plaisir de son effondrement. Autant de moments musicaux qui semblent détachés de tout mais qui, au final, donnent au contraire le sentiment de transpercer le coeur des choses. "Notre musique, je m'en aperçois de plus en plus, se rattache à une conception plutôt ralentie du temps. Au prime abord, Wool ne tourne pas à la même vitesse que le monde... Je ne pense pas pour autant qu'il soit déconnecté de la réalité ni qu'il véhicule la nostalgie d'une époque où tout était supposé aller moins vite. Il suffit d'observer un peu la vie alentour pour s'apercevoir qu'elle adopte plus souvent qu'on ne le croit ce genre de pulsation. Comme dans ces journées de juillet où la campagne ressemble à un tableau en suspens, à une peinture inachevée où les rouges et les verts deviennent autant de masses confuses et vacillantes."

Cette attention au monde qui échappe aux prisons de l'amertume, cette lucidité qui ne se laisse pas envoûter par la tristesse, ne sont pas les moindres vertus d'un songwriting qui se poste à la lisière des hommes, des paysages, des objets, des sentiments, des songes et de la mémoire, et qui relie tous ses éléments comme pour révéler un cadastre secret, une logique subliminale. Dans ses chansons sans esbroufe stylistique, simples et pénétrantes comme un poème de Pierre Reverdy, Henk ne cache rien de son regard, de sa subjectivité ; et c'est en cela qu'il ignore tout de l'usage des masques. Ecouter Wool, c'est goûter à la saveur d'une intimité, d'une confidence, d'une voix fraternelle, sans être obligé pour autant d'avaler un plat de tripes fumantes ou une âcre liqueur noire. Cette façon infiniment pudique de se dévoiler est l'une des innombrables élégances que l'on portera au crédit des Nits, ce groupe en état de rêverie bien éveillée, qui ne cesse de réenchanter sa musiq
ue.






Publié dans Etats critiques

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