Davy Graham (1940-2008)

Publié le par Richard Robert

Jeudi 7 février 2008. L’homme qui monte sur la scène du Power’s Acoustic Room, un petit club de Londres, ne paie pas de mine. Sa démarche est hésitante, et son visage anguleux affiche les stigmates d’une vie consumée sans modération. Lorsqu’il saisit sa guitare acoustique, il paraît plus vulnérable encore : son jeu est un peu rouillé, sa voix mal assurée semble toujours au bord de se briser. Quelque chose d’incomparable et d’obstiné, pourtant, réussit à se frayer un passage dans cet agglomérat branlant de notes : une parole nue et affranchie, qui prend appui sur les ressorts harmoniques du blues et du folk pour se projeter au-dessus de tout vocabulaire connu. Porté disparu pendant de longues années, Davy Graham, qui fut sans conteste le plus grand aventurier de la scène britannique des sixties, prouve ce soir-là qu’il n’est pas mort. Il n’est peut-être plus au zénith de son inspiration, mais il reste cet astre qui a éclairé et bouleversé l’histoire de la musique populaire.

Au début des années 60, les doigts de cet extraordinaire monte-en-l’air ont totalement changé la donne : le nombre de grilles qu’ils ont ouvertes, d’esprits qu’ils ont débloqués et de mains qu’ils ont libérées est incalculable. Sans Graham, la Grande-Bretagne ne serait pas devenue une terre aussi fertile en songwriters et en guitaristes prodiges. Sans lui, Nick Drake, Richard Thompson, Bert Jansch, John Renbourn, Martin Carthy ou John Martyn seraient sans doute restés de braves gardiens du temple folk. Quant au pickpocket multirécidiviste Jimmy Page, il dira un jour : “Davy Graham peut réclamer l’argent que je lui dois pour Stairway to Heaven et White Summer… Côté américain, Paul Simon, Gary Lucas ou Tim Sparks se rangeront également parmi ses nombreux émules.

Né en 1940 d’un père écossais et d’une mère guyanaise, Graham a très tôt développé une sensibilité ouverte, qui s’est manifestée par un goût prononcé pour les voyages. Lorsqu’il commence à se produire dans le circuit folk, il a déjà parcouru le globe en long et en large, du Maroc à la Grèce, de la Turquie à l’Inde. “Davy revenait de Tanger à une époque où nous ne voyions pas plus loin que la plage de Brighton“, affirmera ainsi John Renbourn. Quand la plupart des gamins de son âge ont les oreilles tournées vers l’Ouest, Graham, lui, fixe alors son attention sur les musiques orientales, qui enrichiront considérablement son langage et le conduiront notamment à inventer une nouvelle forme d’accordage, bientôt adoptée par tous les guitaristes de sa génération.

A peine âgé de vingt ans, Graham embrasse déjà les deux plus beaux métiers du monde : il est à la fois un découvreur et un passeur. L’instrumental Angi, qu’il enregistre en 1962, devient le sésame de toute une parentèle d’adeptes du fingerpicking en quête de sensations inédites. Dans les albums qu’il enregistre entre 1965 et 1970, et qui ont fait l’objet d’inestimables rééditions, il enfile la panoplie d’un génial passe-muraille, capable de relier le folk britannique et la musique indienne, le blues le plus rugueux et les mélodies léchées des songwriters de Broadway, l’écriture savante de Lennie Tristano et l’énergie brute du rock’n’roll, Purcell et les Beatles, Lalo Schifrin et Herbie Hancock. Pour décrire la lumière qu’il a soudain projetée dans les consciences de ses contemporains, le musicien John Pilgrim aura cette formule : “Davy a apporté des réponses à des questions que nous ne nous étions jamais posées.“ Graham est de la trempe d’un Django Reinhardt ou d’un Baden Powell. Comme eux, il n’a pas seulement révolutionné l’approche de son instrument et rafraîchi les vieilles façades de la tradition : il a inventé une autre façon de penser la musique, érudite et délivrée de toute contrainte.

Publié dans Etats critiques

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Fabrice 19/12/2008 22:50

Oups, il va sans dire que, étant directement tombé sur cette page, j'ignorais que Graham était en fait décédé Lundi 15... d'où mon entame, un peu plus haut, à côté de la plaque. Je m'en excuse sincèrement.

Béatrice 19/12/2008 03:23

Simplement merci pour ce bel hommage à l'un des plus grands musiciens de toute l'histoire du folk !

Fabrice 18/12/2008 18:25

Salut Richard,
Ton beau papier arrive à point nommé, je suis justement aussi dans ma période Davy Graham, musicien que je connaissais peu et que je découvre/dévore par le biais des excellentes rééditions dont tu parles. Mes disques préférés sont "Midnight Man", "Folk, Rock & Blues" et "Large as life and twice as natural". Ne serait-ce qu'avec ces trois disques, le panel de musiques abordées (y compris des reprises mémorables) est impressionnant, et montre combien Graham pouvait dans un même album relié Ravi Shankar au folk de Canterbury, en passant par l'Afrique du Nord... A noter que cet immense guitariste a aussi une voix très délicate et sensible qui n'est pas inintéressante.
Bien à toi.
Fabrice