Gillian Welch - Time (The Revelator) (2001)

Publié le par Richard Robert

La ritournelle s’appelle Dear Someone. C’est une valse lente que l’oreille cueille comme une herbe tendre, une fleur fragile et altière comme il en surgit parfois des sillons encrassés d’un vieux 78t. C’est aussi un moment amoureux qui se nourrit de presque rien : une chanteuse et son homme avancent voix dans la voix, leurs deux guitares ne font plus qu’une. On dirait une version country-blues de Moon River, une ballade dédiée à toutes les étoiles du ciel et aux âmes solitaires qui voudront bien partager son coin de crépuscule. Deux couplets sans véritable refrain se dressent sans effort ni contrainte : ils ne se doutent même pas qu’ils érigent à eux seuls un petit chef-d’œuvre de trois minutes, un standard qui s’ignore.

Sur la pochette du disque, une grande fille vêtue d’une robe à fleurs pose de profil sur un bout de banquette. Elle s’appelle Gillian Welch, habite Nashville et ignore visiblement tout des combines qui font le beurre ordinaire de Music City. C’est elle qui, d’une voix libérée de tout pathos, nous saisit à petit feu dès les premières mesures de Time (The Revelator), son troisième album. Cette conquérante est un modèle de douceur et de bravoure : elle avance sans armure et ne doute de rien. Welch chante comme on ne chante plus, comme on chantait sans doute il y a trois ou quatre générations dans les bleds reculés des Appalaches, au fond des honky-tonks et dans tous les coins du monde où la musique n’était pas encore un plan de carrière ni un moyen plus ou moins désespéré de sauver sa peau. Et c’est un bonheur d’entendre une musicienne qui, comme Karen Dalton dans les années 60, est à la fois si intensément vivante et si étrangère aux coutumes de son époque. "Je suis ce qu’on peut appeler une chanteuse "naturelle" : j’ai sans doute commencé vers l’âge de 2 ans et je ne me suis jamais arrêtée depuis. Chanter me rend heureuse, c’est l’une des rares choses que je sache faire sans réfléchir… Je n’ai jamais voulu prendre de leçons : ça pourrait me porter malheur. Je ne veux pas sacrifier la dimension organique de mon chant."

A lire ces quelques phrases, on pourrait croire que Gillian Welch est une sorte de vestale country, une musicienne du terroir un poil puritaine, soucieuse de garder à tout prix sa virginité. Mais la suite de son récit dissipe ce cliché. Née en Californie il y a un peu plus de trente ans, Welch a grandi dans un environnement urbain "progressiste et quasiment hippie", où la musique a toujours été considérée comme une amie. A la maison, maman chante et papa joue du piano. A l’école, les scies inoxydables de Woody Guthrie et de la Carter Family sont inscrites au programme. Guitariste dès l’âge de 8 ans, Gillian épouse la cause de la folk-music avec cette insouciance et cet engagement de tous les instants dont sont capables les vrais amateurs. Et peu importe si, dans les années 80, la mode sera plutôt aux musiques qu’elle qualifie en riant de "chevelues" – heavy-metal, fusion et rock bûcheron. "Vu ce que les radios diffusaient, je ne me voyais pas devenir musicienne professionnelle. J’ai changé lorsque j’ai découvert la scène bluegrass de San Francisco. A partir de là, je me suis davantage plongée dans l’univers de la country. A force d’écouter Lefty Frizzell ou George Jones, je me suis construit une image très romantique de Nashville : c’est là-bas que je voulais vivre. Je ne me rendais pas compte que la plupart des disques que j’aimais avaient quarante ans d’âge et que la période dorée qui les avait vus naître était révolue. Dans mon esprit, ils appartenaient au présent : aucune nostalgie ne me reliait à eux."

Welch débarque finalement à Nashville en 1992. Auparavant, elle a fait un crochet par Boston, où elle rencontre l’âme sœur en la personne de David Rawlings, un guitariste aussi doué que pétri de modestie. Tous deux accrochent l’oreille pointue du musicien et producteur T. Bone Burnett, qui en 1996 supervise leur premier album : Revival est un frémissant surgeon country sur lequel se greffent quelques vieilles branches comme le guitariste James Burton. Mais avec son titre fâcheusement connoté, ce disque installe un malentendu dont Welch aura du mal à se défaire. "Je dois souvent me défendre face à ceux qui me taxent de passéisme – un mot que j’ai en horreur. Comme un disque rayé, je ne cesse de répéter que ma musique a des racines mais qu’elle n’est en aucun cas un exercice de style old time. C’est bel et bien aujourd’hui que je compose, que je joue et que je respire."

Derrière ces justifications, il faut discerner la saine lucidité d’une femme qui refuse de considérer la tradition comme un sanctuaire inviolable, un refuge déconnecté de la vie des hommes. Welch part aussi du principe que l’Amérique profonde n’est pas ce monde endormi où tout serait immuablement codifié. Elle sait qu’il n’existe pas de musiques "authentiques" : elle laisse ce fantasme aux puristes droits dans leurs bottes et aux touristes en mal de pittoresque. Ce qu’elle dit des pionniers du gospel, de la country ou du rock’n’roll est à ce titre très éclairant. "Ma collection de disques est constituée pour l’essentiel d’enregistrements anciens qu’on pourrait qualifier de fondateurs. Ce n’est pas l’innocence supposée de leurs auteurs qui m’attire, mais l’audace qui transparaît dans leur musique. Les Stanley Brothers, Bill Monroe ou Chuck Berry étaient d’abord d’étonnants inventeurs, qui ont tordu comme personne les cadres du gospel ou du rhythm’n’blues."

De son côté, Welch affirme qu’elle n’en aura jamais vraiment fini avec le hillbilly blues, le bluegrass ou le country gospel. Après le magistral Hell Among The Yearlings, sorti en 1998, Time (The Revelator) démontre qu’elle a eu raison de rouvrir une fois de plus ces vieux dossiers que tout le monde croyait classés : en l’écoutant, on s’aperçoit que tout n’avait pas été dit ni joué. Sans producteur extérieur ni invités de marque, Welch et Rawlings ont enregistré la plupart des chansons sans filet, en une ou deux prises. Ce dépouillement révèle mieux que jamais la dimension quasi télépathique de leurs échanges. Leur génie harmonique, leur science des contrechants et leur sens du rythme en font les héritiers les plus brillants des Monroe Brothers ou des Delmore Brothers – ces fratries qui réussissaient à sonner comme une famille entière.

Ainsi armé, leur petit attelage bat joyeusement une campagne américaine qui a rarement semblé si profonde, si riche en perspectives. S’ils avancent d’un pas solennel sur les ballades (April the 4th, Everything Is Free), Welch et Rawlings peuvent aussi se lancer sans crier gare dans une explosive charge de cavalerie (I Want to Sing That Rock and Roll). Telle complainte nous ramène doucement aux sources du folklore britannique (I Dream a Highway), telle tournerie obsédante nous dépose à la confluence du Mississipi et du fleuve Niger (Elvis Presley Blues). Ces navettes permanentes entre le présent et le passé sont on ne peut plus révélatrices : toutes les vérités anciennes sont bonnes à dire lorsqu’on sait se les réapproprier avec autant de justesse et de fraîcheur. Avec son chant sans filtre et ses textes bien trempés, Welch campe par moments une très crédible PJ Harvey des Appalaches ; mais c’est surtout à un Richard Thompson en jupons qu’elle ressemble le plus souvent. Comme ce dernier, l’Américaine n’a pas besoin d’accoutrements modernes pour être à la pointe de la musique. L’énergie vitale qu’elle dégage vaut bien toutes les expérimentations sonores du monde.

Welch et Rawlings ont enregistré Time (The Revelator) dans le légendaire studio B de RCA, ce temple d’où Elvis, les Everly Brothers et tant d’autres ont délivré autrefois la bonne parole. C’est dire si nombre de revenants ont dû rôder autour de leur campement. Mais Welch n’a pas peur des fantômes. Elle les vénère mais sait aussi les tenir en respect : à aucun moment elle ne se laisse posséder par eux. Ecoutez I Dream a Highway, cette longue litanie folk vers laquelle tout l’album semble se diriger, ce bout de chemin qui n’en finit pas de se prolonger : pendant près d’un quart d’heure, l’Américaine, patiemment, vaillamment, ramène à la vie trois accords ancestraux sur lesquels personne n’aurait osé parier un cent. Quand on entend ce prodige, on comprend que Gillian Welch n’a pas 30 ans : elle n’a plus d’âge. Elle a gagné la bataille du temps.


 

Publié dans Etats critiques

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