Fred Buscaglione - "Sei Chic", par Christophe Libouban

Publié le par Richard Robert

Comme un fait exprès et s'élevant par la fenêtre de chez je-ne-sais-quel-mélomane certainement averti (de mon passage ?), résonnent, dans un morne printemps parisien soudain éclairci par ce flash spatio-temporel, quelques accords faussement enjoués. Revu et corrigé "façon Nino Rota", le Armen's Theme de Ross Bagdasarian ("cartoon-musicien" du siècle dernier) me fait revenir en feed-back à l'esprit et aux oreilles l'image et la voix du leader des Asternovas, orchestre italien late fifties responsable de la susnommée version, l'immense Fred Buscaglione. Ici, maintenant...

Whisky facile, amour à Portofino et sophistication musicale

Fernandino "Fred" Buscaglione, qui n'a jamais vu le printemps millésime 1960, ni de facto les olympiques Jeux romains estivaux de cette année-là. Un athlète du night-clubbing pourtant, adulé des foules, sorte de gladiateur-crooner du néoréalisme rose (cinéma, chanson) d'une Italie des années cinquante ayant enfin retrouvé son humour et sa sensualité. Rose, comme la couleur de sa Ford Thunderbird qui vient se crasher contre un camion dans l'aube fraîche du 3 février, dans une rue du quartier romain de Parioli. Il n'avait pas 39 ans.

Chanteur et acteur, excellent musicien de jazz, Buscaglione est l'archétype réussi du crooner ironique italien de ces années volubiles et enchantées. Endossant, avec une classe qui n'appartient qu'aux meilleurs, le rôle parfaitement travaillé de Clark Gable méditerranéen : fine moustache, sourcil relevé, clope au bec, poupée à la plastique redoutable dans une main et Whisky facile - titre de l'une de ses meilleures et plus populaires chansons - dans l'autre. Improbable gangster-détective-fêtard à la voix rauque, et showman de l'illusion fantasmée d'un New York ou d'un Chicago made in Italia, dont il joue, et se joue, de tous les stéréotypes avec maestria.


Son répertoire est ainsi truffé non de plomb, mais de chansons aux ambiances et textes "polar-swing" qui restent de petits chefs-d'oeuvre du genre, tels Le Rififi (1956), Noi duri (1959) ou encore le frénétique Che notte (1959). Les trois quarts du temps interprétées dans sa belle langue natale, ses oeuvres connaissent aussi bien sûr les honneurs de l'anglais, parfois mélangé avec l'italien histoire de parfaire l'enveloppe de dur au grand coeur qui veut faire l'Américain ; ou encore, pour compléter le tableau - du français "dans le texte", comme sur la berceuse-scie romantique grand teint Dors mon amour (1958), où l'entendre rouler les "r" ne s'écoute pas sans une certaine délectation.

Usant avec célérité du parlé-chanté (idiome vocal qui va perdurer par exemple jusque chez un Paolo Conte de plus récente mémoire), Buscaglione sait aussi vite se transformer avec un égal talent en fin crooner. Sa voix alors mélodieuse entonne des ballades jazzy, quasi pré-slows, qui font mouche à tous les coups. Là, le fêtard invétéré change de masque, séduit, et fait chavirer aussi bien la ménagère rangée des plages et des dancings de Rimini que les jeunes filles pas si sages se rêvant en Lucia Bosé ou en Silva Mangano d'un soir. Et le faux dur à cuire devient évidemment victime des charmes imparables de la gente féminine. Le personnage est en place, et ça va marcher très fort.

Alliant sens du spectacle et subtilité musicale, Buscaglione met toutes et tous dans sa poche revolver. Love in Portofino (1955), par exemple, est cette insubmersible ballade, parfait standard immortel (quantité de reprises, pas toujours heureuses, en témoignent) qui vous plonge directement dans une ambiance crépusculaire d'une fin d'été de toutes les joies amoureuses et des regrets déjà là. Inusables aussi ces Guarda che luna (1959) et Lasciati baciare (1959 itou), dont l'orgue aigrelet d'arrière-plan de bal triste annonce des lendemains difficiles sous les lampions décrochés par le vent. Avec Non partir (1958), lacéré par des chorus de cuivres qu'on croirait sortis du fond d'une salle de danse désertée, il peut ramper par terre, elle ne l'écoute plus et ne reviendra pas...



Tout cet univers, bientôt copié et recopié jusqu'à la caricature par nombre de suiveurs patentés et oubliés, tient par l'excellence et la créativité de l'orchestre de Buscaglione, les Asternovas, qui ont apporté une modernité musicale jusqu'alors peu usitée dans la chanson italienne. Musicien multi-instrumentiste formé au jazz et compositeur avant tout, Buscaglione a laissé à ses collègues une place de choix, où leur interprétation et des arrangements inventifs forment un tout indissociable de sa propre performance. Jazz swing d'abord, en formation réduite explosive, mais dynamité de l'intérieur par l'utilisation peu orthodoxe en la matière de bruitages et d'effets sonores (flingues, bagnoles, hoquets réverbérés...). Une résurgence de l'apologie du "son dynamique" préconisé par le mouvement italien futuriste du début du siècle XX ? Plus sûrement l'influence du jazz américain, dans ses formes les plus expressionnistes à synthétiser la jungle urbaine. Ensuite, selon le répertoire choisi (à noter quelques sélections repérées de chez l'excellent et sûrement digne de confiance dénommé Malgoni), l'incursion d'un "Bo Diddley beat" par ci, les tentatives au taquet en terre rock'n'roll par là. Car Buscaglione dégage la voie pour l'avènement du rock en Italie ; jusqu'au rendu de certaines des productions discographiques qui font parfois curieusement sonner le tout comme un groupe pré-rock qu'aurait produit un Joe Meek débutant, s'il avait sévi à l'époque en Italie (on n'ose imaginer les sessions...)

Che bambola !

La séduction à l'italienne, donc, par Buscaglione. Lui qui fut longtemps "l'homme d'une seule femme", la sienne, Fatima Ben Embarek. Belle Marocaine ayant appartenu à un certain Trio Robin, contorsionnistes et acrobates dans des numéros de cabaret, rencontrée alors qu'elle a 18 ans et que l'ami Fred, encore presque uniquement cantonné à son rôle de musicien jazz, rôdait à la fin des années quarante son fidèle orchestre Gli Asternovas dans ce circuit des années d'avant la gloire. Fatima, dotée d'une très belle voix et qu'on peut également entendre sur certains titres, sera pour lui un moteur dans sa carrière, et certainement pas une simple "poupée de service", telle qu'on en trouve dans nombre de ses chansons.

Car la carrière grand public, météorique de fait, de Buscaglione (en gros 1955-1960) ne s'est pas, telle Rome, construite en un jour, mais dans l'ébullition de cette Italie trouble et troublée des années trente et quarante. Né en 1921, Fernandino a peu à peu construit son personnage. Adolescent féru de musique, il est inscrit par ses parents au conservatoire Verdi de Turin, sa ville natale ; puis ce sont les night-clubs, où il peut développer sa passion en jouant contrebasse et violon, et en commençant à pousser la canzon. Prisonnier en Sardaigne pendant la Seconde Guerre mondiale, quelque Américain décèle son talent musical : il rejoint l'orchestre de la station radio alliée, où il peut parfaire sa pratique du jazz (bien sûr interdit dans l'Italie fasciste de ses jeunes années) et expérimenter ainsi de nouveaux rythmes et sonorités. De retour à Turin après la guerre, c'est le temps où il travaille comme musicien pour divers orchestres, avant de former son groupe les Asternovas, dont il va prendre le leadership et endosser le rôle de chanteur et showman. Sous l'impulsion de son ami Leo Chiosso, parolier qui l'aide à construire son personnage, Fred va composer avec celui-ci le corpus principal de ses réussites musicales à venir. Un nouveau monde se met en place, accompagné bientôt du succès, et qui va profondément et durablement marquer le renouveau de la chanson et du cinéma italiens de ces années cinquante.



Tequila et juke-box.

Ce renouveau que Buscaglione incarne avec succès artistique et commercial, à l'instar de quelques autres précurseurs, est celui d'une Italie en pleine renaissance moderniste. Aux sombres années du fascisme et de la guerre a succédé le néoréalisme artistique de la deuxième moitié des années quarante et du tout début des fifties. Miroir, notamment par un cinéma hautement créatif, d'une société italienne traumatisée en pleine reconstruction. Il faut vivre et laisser vivre, et bientôt - sous/face à l'influence culturelle américaine dominante - les thèmes sociaux vont être abordés avec plus d'ironie et d'humour, de glamour aussi bien sûr, par tout un pan du monde artistique. L'Italie retrouve ses couleurs ; et les formes généreuses de ses actrices, stars internationales ou starlettes d'un jour (d'une nuit) n'ont pour égal que le talent de ces acteurs sachant s'employer, avec une facilité qui cache tout un travail bien plus grand qu'il n'y paraît, dans un registre comique-dramatique qui va perdurer jusque dans les années soixante-dix.

Ce "néoréalisme rose" des années cinquante, qui va attirer le monde entier vers les charmes de l'Italie retrouvée, est accompagnée dans le domaine musical d'un renouveau salutaire de la chanson populaire. Le bel canto de longue haleine se voit dépasser par toute une vague de francs-tireurs qui vont bientôt connaître un succès énorme. Avec des talents de premier choix, et ipso facto tout un florilège de tocards sympathiques, qui vont exercer une influence durable sur les générations suivantes.

Fred Buscaglione le Turinois est de ceux-là. Il est aussi à l'origine du boom discographique du marché italien. Sa formule X maintenant au point, c'est l'heure de relever les compteurs. 980 000 copies de Che bambola s'écoulent ainsi en 1956. Suivies de nombreux bingos du même acabit entre 1956 et 1959. Fascinant et presque surréaliste, mais finalement évident quand on sait toute la fraîche créativité apportée par sa musique et qu'on comprend que l'Italie a besoin de cela en ces années où tout semble à nouveau possible.

Showman devenu incontournable, on retrouve le Fred partout : télévision, publicités. Et cinéma bien sûr, dans d'improbables comédies à l'italienne où il vient décliner son personnage de mobster et croise ces grandes figures d'alors que sont un Toto ou un Peppino DeMartino.

Che notte

Un âge d'or ? Peut-être... Encore un ! Plus sûrement une affaire de plaisir. Comment ne pas convoquer à ce titre Renato Carosone, autre grand maître chanteur de ces années-là (Tu vuo fa' l'americano, tout était dit !). Musicien napolitain émérite qui arrête au sommet de sa gloire, en 1960 lui aussi... mais de son propre chef (et bien vivant). Son trio avec le guitariste néerlandais Peter Van Wood - qui avait favorisé le développement de la guitare électrique en Italie -, l'impétuosité irrésistible de son sextette dynamite... Bande-son et visuelle idoine pour ces nuits où fêtard ne rime pas avec Bénabar. Car bien qu'ancrée dans son époque, cette musique a aussi la magie de l'intemporel et s'apprécie tout aussi pleinement qu'alors.

L'industrie et les daubes musicales suivront, comme d'habitude. Mais aussi par exemple et entre autres le grand Adriano Celentano, qui fera avec le rock ce que Buscaglione a fait avec une certaine approche du jazz : un véhicule musical moderne des passions et des travers d'une société. Les Italiens, en leur riche diversité, savent depuis longtemps ce que ça signifie, rien moins. Et ça tombe bien, on est preneurs. Ici, maintenant.

                                                            Christophe Libouban, Paris, mai 2006 - revisité juillet 2009

Publié dans Empreintes amies

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