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New York, un beau jour de 1998. Chan Marshall, alias Cat Power, cherche son chemin. Comme toujours, ou presque.
Elle arrête donc le premier quidam qui passe. Le type, sans même écouter sa question, se lance dans une pantomime enfiévrée, d'où il ressort qu'il ne se sent pas tellement qualifié pour la
renseigner. Et pour cause : il est sourd-muet. Pas de pot, se dit-on en assistant à la scène : dans leur grande majorité, les New-Yorkais sont à priori doués de parole. Oui, mais justement. Chan
appartient à une catégorie assez rare d'aventuriers de la malchance. De ceux qui, lorsqu'ils ont ainsi l'espoir de rencontrer ne serait-ce qu'un début d'interlocuteur, un tout petit bout d'âme
soeur dans la grande masse bruissante des hommes, tombent fatalement sur des gens sans voix. Avec elle, ça ne peut pas rater : ça rate souvent. Et à force, ces jeux du hasard et de la déveine ont
leur forme de beauté, de vérité. Comme si cette fille, bien malgré elle, avait trouvé le plus juste moyen de traverser une époque tellement miséreuse et appliquée à sa perte qu'elle en devient
presque touchante, pauvre petite chose cassée, bientôt dissoute et balayée.
L'Américaine est de ces déboussolantes créatures qui, dans leur rapport au monde et au commun des mortels, ont décidé de ne plus s'embarrasser des pincettes du sens commun ni des plus
élémentaires codes de conduite. Trois ans plus tôt, Chan Marshall avait abordé nos rivages européens en jeune femme très nuageuse, prête à fondre à tout moment en averse de pleurs et de
gémissements. Là, alors qu'elle vient de boucler son premier disque vraiment apaisé - Moon Pix, sous un clair de lune musical nettement moins chagrin -, c'est curieusement en
tornade qu'elle réapparaît. Avec un vent de vitalité, d'enthousiasme mutin et de volubilité qui, tant bien que mal, tente de déblayer son invariable fond de fragilité. Chan
Marshall, désormais, c'est un peu Zazie dans le trauma. Une attachante et turbulente gamine de 25 ans qui, dans un désordre suractif et bavard, dévore compulsivement la vie comme pour
s'arracher d'un vieux tunnel, se libérer du poids d'un passé enclume, conjurer le souvenir toujours prégnant d'une ancienne terreur. Comme si la vie était pour elle un trajet à couvrir sans
mollir, une distance à abolir, la quête au pas de course d'un bonheur sans cesse dérobé. Une Zazie toute à sa fuite en avant, que le moindre silence, la moindre zone de calme semblent inquiéter.
Et qui, par crainte du vide, se lance donc régulièrement dans des monologues heurtés, parasités par des digressions impossibles (considérations mystico-spirituelles, références bibliques, récits
alambiqués de rêves, de visions ou d'expériences sensorielles), où le discours, comme enregistré sur une bande magnétique capricieuse, ne cesse de sauter.
Branchée sur du 100 000 volts dénudé, Marshall mène une existence qu'on qualifiera gentiment de borderline. Elle est cette femme en ligne brisée qui, toujours, laissera les hommes rectilignes en plan. Elle est celle qui a décidé de sur-vivre tout, pour oublier que, un peu comme tout le monde, elle essaie simplement de survivre, de se survivre. Avec elle, une balade dans Manhattan devient une partie de flipper flippée, un festival insensé de rebonds et de zigzags. Toutes les minutes, une idée lui jaillit, qu'il faut mettre à exécution comme si l'avenir du système solaire en dépendait. Son quotidien est une succession de coups de tête plus ou moins fantaisistes : aller chanter Like a Virgin dans un restau-karaoké coréen, partir sur la piste d'une galerie d'art introuvable, écumer les échoppes de Chinatown à la recherche d'une paire de godasses à dix balles ou d'une tablette de chewing-gum au ginseng. Et surtout, entasser des projets abracadabrants - "Et si nous allions déguster les meilleurs steaks de Brooklyn ?" - pour mieux les oublier dans la minute suivante. Tout semble dévolu à l'épuisement du corps, à l'essorage de l'esprit - en attendant l'effondrement salutaire de la nuit.
La vie et la musique de Chan Marshall sont donc comme ça, sculptées dans une pâte improbable et changeante, où s'emmêlent le loufoque et le pathétique, la poisse et la drôlerie. Pas toujours facile à vivre et souvent difficile à suivre, la jeune femme trimballe avec elle un petit bagage de mélasse et de folie douce qui, à force de l'accompagner, de s'incruster, donne une grâce toute particulière à chacun de ses gestes, de ses paroles, de ses chants. C'est de la magie noire, quasiment. Et ça nourrit forcément ses disques. Surtout Moon Pix, largement supérieur à ses précédentes entreprises - et sans doute aux suivantes. Beaucoup moins plaintif, moins apitoyé, même si bien crevassé de l'intérieur. La santé n'est pas très bonne, la fièvre brûle les entrailles, mais le teint est pourtant magnifique, presque reposé. L'album a été enregistré en Australie, qui sous cet angle ressemble à une chouette fin du monde. Chan y est accompagné par deux gars des Dirty Three, qui scient sans fracas les barreaux derrière lesquels elle était encore encagée - ces barreaux qui l'empêchaient de s'envoler vraiment, d'être la chanteuse soufflante et la musicienne empoisonnée qu'on pressentait. Le disque le plus poignant de Cat Paumée est aussi son disque le moins spectaculaire.
Car par le passé, la demoiselle geignait trop et ne jouait pas assez. Elle trempait des blues-Kleenex au point
de les mettre en charpie, se mouchait dans des bouts de folksongs tout déchirés. C'était déroutant, mais on se demandait parfois ce qu'on foutait là, à écouter cette fille décliner l'inventaire
de son désastre, et celle-là plutôt qu'une autre. Il faut dire que dans la colonne "passif", Chan accumulait un bon paquet de charges. Naufrage familial, jeunesse bouffée par la vermine, foirades
affectives et sexuelles : de la vraie déconfiture qui dégouline. Au confluent de sa névrose et des misères collectives, de son marasme personnel et du grand chaos psychologique américain, Chan
nageait en brasse coulée. Avec Moon Pix, elle prouve que, même en ayant barboté dans ces eaux-là, on peut avancer. Et faire résonner une musique plus profonde que ses anciens
piaillements de canari blessé, ailes arrachées et bec dans l'eau. Ce disque, certes, ne charrie pas que du bonheur. Mais dans le fond, il laisse entrevoir l'éclat de quelques diamants
noirs.
A chaque seconde, Moon Pix rayonne salement. Avec cette énergie diffuse et craquelée que savent déployer les plus grandes fragilités. Avec, plus que jamais, un somptueux va-et-vient
entre les abysses de l'âme et la vie à fleur de peau. Avec une façon très sereine de faire simple mais pas simplifié, de réduire le folk, le blues et le rock américains à leur essence, jusqu'à ce
qu'ils rendent tout leur jus et qu'ils ouvrent vraiment leur coeur. Du fond de l'Histoire, cette musique semble remonter, pour affleurer à la surface même des émotions humaines, s'incarner par la
voix de plus en plus perforante d'une pythie d'un genre assez spécial. Entre l'ombre des cavernes et l'air apparemment libre, Chan Marshall travaille infatigablement, creuse la terre, extrait de
l'or, se noircit les ongles, n'arrondit pas les angles. Et peut enfin vibrer, sous un beau ciel voilé. Funambule qui utilise le déséquilibre comme balancier, l'Américaine, ici, porte le danger
sous la bannière de l'apaisement, glace l'échine en soufflant le chaud, tord les boyaux en douceur. Avant Moon Pix, on avait envie de lui tendre un mouchoir. Avec Moon Pix,
c'est elle qui nous consolerait presque, sans complaisance, son calme voile de tristesse recouvrant idéalement la fin des temps.
La scène se déroule au début de l'été, dans une ville où l'été n'abdique jamais vraiment, où même les pluies participent de
cette commotion de chaleur qui ébranle le visiteur et ne le lâche jamais. Aux studios EGREM de Santiago de Cuba, on donne une petite sauterie en l'honneur d'Eliades Ochoa, qui avec ses musiciens
a enregistré ici la majorité des titres de son nouvel album, Tributo al Cuarteto Patria. On fête l'enfant prodige de l'Oriente, devenu figure tutélaire de tout un monde partagé entre
champs et faubourgs, sécheresse et générosité : le monde sans limites du son, de la trova, du bolero, de la guaracha, des guajiras, du
changüi, enfin de toutes ces saveurs musicales inventées dans cette province qui mijote et bouillonne à l'est de l'île. Dans le patio, un cochon grillé, suant à grasses gouttes sous le
soleil, étale sur un plat ses mensurations de sanglier. Dans un coin, une quinzaine de bouteilles de rhum attendent qu'on les étanche. Deux, trois officiels ruminent leur discours en s'épongeant
le front.
Un peu plus tard, Eliades arrive. Ecoute les compliments. Soulève son chapeau devant l'assistance. Ne pipe mot. Puis accomplit un geste qui dévoile sa grande sagesse : il découpe le cochon. Tu ne
saurais dire pourquoi cet acte d'une infinie simplicité témoigne très précisément de l'infinie clarté avec laquelle cet homme traverse le monde. Ochoa a le sens de la tâche utile et de la parole
intelligemment employée. Parce qu'il vient d'une campagne où les notions de superflu et d'excédent n'existent pas, le Cubain a sans doute décidé qu'il ne vivrait que des choses justes ; c'est une
option qui n'interdit pas le plaisir, et qui aurait même tendance à en décupler les effets. Il est des êtres chez qui la parcimonie semble présider à des formes alternatives d'excès, à une
pratique singulière du désir et de la jouissance. Ochoa est de ceux-là.
La suite procède de la même évidence. Eliades s'assoit aux côtés de Faustino Oramas, alias El Guayabero, un jeunot de 88 piges dont les doigts refusent de capituler sous les assauts répétés de
l'arthrose. Oramas s'ouvre comme un parchemin et ressort une nouvelle fois de sa mémoire Por culpa de las mujeres, un son de sa composition qui borne l'horizon d'une vie remplie
de saines occupations - les femmes, la musique - et riche de quelques périlleuses aventures. "Regarde", entonne-t-il d'une voix de bluesman que le temps semble avoir frotté au papier
émeri, "On veut me tuer, coquin/A cause des femmes". Son chant est aussi tordu et sans fioritures que son jeu de tres, et cet assemblage brinquebalant accouche d'une des
musiques les plus harmonieuses qui soient. Eliades assure une seconde voix perchée dans les aigus, s'esclaffe quand El Guayabero entraîne le texte de sa chanson vers quelques improvisations
salaces. Au fond du patio, imperturbable comme une statue d'ébène, Aristoteles Raimundo Limonta, le contrebassiste de la Vieja Trova Santiaguera, couve la scène d'un regard de Commandeur. Il est
de la même promotion qu'Oramas, il connaît tout ça par coeur. On jurerait qu'il va dire à son vieux camarade : "Mais tu ne grandiras donc jamais ?" Eliades aussi a l'air d'un gamin. Sans
doute parce que Cuba est un pays où l'on est toujours le cadet de quelqu'un. C'est un phénomène qui vous aide à ne pas dilapider votre part d'enfance. C'est aussi une réalité qui vous raccorde
sans cesse aux aînés et à leur histoire.
La mémoire n'est érigée en devoir que dans les sociétés où l'amnésie est devenu un fonctionnement commun. Ailleurs, elle est une richesse qui chaque jour s'offre en partage. Elle n'a pas à faire autorité ; elle est une amie dont personne ne saurait refuser la compagnie. Eliades Ochoa est l'emblème d'un pays où le souvenir est un prolongement naturel du présent. Depuis l'enfance, le Cubain travaille dans les mines à ciel ouvert des traditions musicales cubaines. Un demi-siècle de labeur, d'extractions de diamants, et le filon n'est toujours pas épuisé. Chaque disque d'Ochoa contient son lot de pépites méconnues, que le temps n'a pas su empoussiérer. Depuis qu'il s'est retrouvé à l'âge de onze ans dans les rues de Santiago, guitare à la main, le Cubain n'a plus cessé de chercher, gratter, creuser. Que cache cette inlassable ruée vers l'or ? Peut-être une discrète fêlure, une envie confuse de remonter à des origines familiales qui se sont longtemps dérobées. "Je me suis aperçu très récemment que j'avais des ascendances basques, dit-il dans l'un de ces rares moments où ses paroles prennent les atours d'une confession. C'est une découverte tardive et importante. A ma naissance, mes grands-parents étaient déjà tous décédés : ils n'ont pas pu me raconter l'histoire de ma famille."
Pendant tout le temps où tu t'entretiens avec lui, Eliades ne quitte ni son chapeau, ni son air poliment absent. Celui qu'on appelle parfois le Lion de Santiago n'est pas mauvais bougre, non. Il
écoute attentivement l'interprète qui, à ses côtés, écosse ta liste de questions. Il répond de bonne grâce, mais d'un peu loin, et sans excès de mots. Souvent son regard s'évade, du côté de la
rue en mouvement, de l'air libre. Les interviews n'intimident pas Ochoa ; elles lui demeurent simplement étrangères, avec leur drôle de façon de vouloir couper les chansons en quatre. "Je me
réjouis de l'intérêt croissant qu'on porte aux musiques cubaines, et je suis très fier que, dans des pays très différents les uns des autres, on me pose autant de questions sur mon travail. Mais
voyez-vous... Vous parlez beaucoup plus de musique que nous. Tout ce qui, de par le monde, est dit et imprimé sur la musique cubaine fait appel à un langage que nous parlons peu
chez nous. Il n'y a pas de débats entre nous. On se voit, on s'empare de nos instruments, on joue : c'est tout."
Eliades est une force de la nature. Tu le sais musicien, mais en l'écoutant, en le voyant, tu te surprends à penser au passage des saisons, à une eau de source, au temps qu'il fait. Il y a en lui
quelque chose d'intarissable, d'immuable et d'éminemment limpide. Une unité profonde qui se commente mal, qui ne se discute pas - ou alors avec une bonne dose de naïveté, voire d'immodestie.
Après tout, as-tu jamais demandé à la mer d'où elle tirait l'inspiration de ses vagues et de ses marées ? As-tu jamais exigé du vent qu'il t'explique ses élans et ses retombées ? Non, bien
entendu. Alors tu ravales tes questions, et tu invites Eliades à partager un verre de rhum au soleil, dans cette lumière franche dont il ne s'est visiblement jamais éloigné.
De Pascal Comelade, certains auront déjà su goûter les compositions non alignées, transgressant les lois des genres.
Désormais, ils pourront également savourer ses Ecrits monophoniques submergés, divagations d'un amateur éclairé de musiques sans nom, de littératures non obligées, d'arts irréguliers et
de bien d'autres figurations libres. Un recueil de textes passe-murailles, dont le fond et les formes débordent largement des cadres que cette époque, toujours en manque d'ordre, a jugé bon de
s'impartir. Compilant pour l'essentiel des articles publiés entre 1992 et 1998 dans Revue & Corrigée, ce bouquin n'est pas l'œuvre d'un musicien revêtant avec coquetterie la jaquette du critique. Pas davantage le pensum d'un homme qui se juge suffisamment mûr pour
témoigner de son temps ou tirer le bilan de son action. Encore moins une petite autobiographie dégoûtante, idéale pour l'édification des masses, où l'Artiste ému condescendrait à révéler les
motifs qui ont présidé à sa nécessité de créer. Ce serait plutôt un crible machinal aussi logique que déglingué, une construction dont les structures sont placées sous la mitraille de la plus
douce déraison. Par son bric-à-brac, ses digressions et ses assemblages à l'emporte-pièce, ce patchwork d'écritures transcrit l'exact langage du plaisir, de la mémoire et de l'intellect
entremêlés.
C'est un livre qui aurait pu être publié avant. Avant l'émergence d'une "critique rock" retranchée derrière les murs de son
cimetière. Avant la transformation du jazz en salon où l'on cause. Avant la séparation de principe entre pratiques dites "savantes"
et musiques dites "populaires" ou entre tradition et avant-garde. Avant l'édification de ghettos institués (musiques du monde,
musiques nouvelles, musiques de jeunes, on en passe et des moins bonnes). Bref, avant toutes ces crispations concertées et satisfaites qui ont conduit à la partition du goût et à la
spécialisation du plaisir. Comelade, lui, est à la fois ailleurs et partout. Bâtis sur des thématiques volontairement embrouillées et sur un épais matelas d'anecdotes et d'énumérations, ses
textes invitent le lecteur à la fréquentation d'innombrables singularités, qui n'ont jamais cessé de dépasser les bornes communément admises. Un éloge du Barcelonnais Oriol Perucho surgit entre
des pages consacrées à la musique de cartoons, à Edgard Varèse ou au batteur funambule Jacques Thollot. Pierre Bastien et PJ Harvey s'intercalent entre des artistes bruts des Pyrénées-Orientales
et des fanfares de tous pays. Dans un bouillon de culture à grands remous, Moondog, Kurt Weill ou Spike Jones mijotent aux côtés de Richard Pinhas, de Roland Kirk et de quelques pensionnaires
indisciplinés de l'incredible strange music.
Ce qui pourrait être un simple art du grand écart, accommodé à la sauce très tendance du name-dropping, est en réalité une façon extrêmement fine et ludique de renouer des liens défaits.
Les chemins ouverts et empruntés par Comelade sont d'une grande et belle évidence : ils n'ont l'air de passages secrets que parce que les mauvaises herbes de l'ignorance et de l'oubli les ont
depuis longtemps recouverts. La curiosité est cette vertu suprême qui permet d'inventer des univers hétéroclites où tout fait corps. Ce n'est pas le fruit d'une impertinence gratuite que de
réunir dans un même élan amoureux les meilleurs livres de la Série Noire et les plus grands voyous de la musique, le barde Robert Wyatt et les pousseurs de ritournelles italiens, le fracasseur de
sons Captain Beefheart et le briseur de cœurs Bola de Nieve. Ces associations ne paraîtront insolites qu'à ceux qui ont perdu les clefs d'un monde où les hommes ne se sont pas toujours
embarrassés de frontières. Les désordres les plus intelligents sont animés d'une raison propre qui ne sacrifie jamais à la mode du confusionnisme. On peut par exemple être d'une drôlerie
extrêmement pinçante - c'est le cas de ces Ecrits - et rester à grande distance du second degré, cette tare en vogue dont notre belle jeunesse est si friande, puisqu'elle lui permet de
rassembler en un même fatras ce qu'elle croit aimer et ce dont elle est certaine d'avoir honte. Le plaisir nu n'a pas à se confondre en excuses, à se perdre en justifications ni à se réfugier
derrière l'armure grinçante du rire entendu. Sa seule expression suffit à le légitimer, et à procurer une joie qui méconnaît l'usage des masques.
Il n'y a pas de liberté d'esprit qui ne sache trouver des mots et des formes pour s'affirmer. Les Ecrits de Comelade confirment ce que ses musiques instrumentales avaient déjà postulé :
il y a chez cet homme une façon unique de travailler la pâte du langage, de malaxer la gangue du souvenir et de fracturer les tiroirs-caisses du savoir. A partir de là, toutes les découvertes et
toutes les inventions lui sont possibles. Dans un essai sur lequel il serait bon de s'étendre davantage (Dalí, un manifeste ultralocal, aux
éditions Anatolia/Le Rocher), Patrick Gifreu, autre Catalan voltigeur, écrit ceci : "La découverte, ou l'invention, est le gain d'une activité connaissante qui
n'est pas le savoir, mais pour laquelle le surgissement du savoir n'est qu'une retombée heureuse." On ne saurait mieux décrire la façon dont Comelade visite le monde et explore la sphère de
ses désirs et de ses chimères. Son authentique érudition refuse d'endosser la blouse grise de l'expertise : si elle se décline souvent sur le mode plaisant de l'écriture savante, c'est pour mieux
en pervertir les codes et les procédés (obsession de l'exhaustivité, ton docte, amour du détail insignifiant). Elle est surtout prétexte à d'incessants jeux de langage licencieux, culbutes
d'idiomes, carambolages de phonèmes et autres parties de iambes en l'air.
Il n'y a d'orgasme de la parole qu'à condition de faire jouir les mots. Comelade est un érotologue du verbe, qui n'ignore rien de toutes les positions que l'immoralité autorise. Son style proche
de la glossolalie est une arme redoutable qui lui permet de s'octroyer tous les droits. Citons-en quelques-uns : s'offrir le luxe d'être obscur, quitte à se retrancher d'un temps qui veut tout
voir et ne plus rien savoir ; utiliser des mots pour leur son et des sons pour leur sens caché ; manier le calembour, la contrepèterie ou le palindrome avec une verve inventive plus proche de la
grammaire logique de Jean-Pierre Brisset que des molles saillies de l'Almanach Vermot. D'autres fantaisies - ici une grille de mots croisés, là un lexique d'argot musical ou le catalogue d'une
fausse collection d'art brut - témoignent plus généralement d'un usage hyperbolique de l'imaginaire, sport acrobatique que d'autres Catalans (Joan Salvat Papasseit, Francesc Pujols, Salvador
Dalí...) surent en leur temps élever au rang des Beaux-Arts.
On ne se doute peut-être pas assez combien tout cela sépare Comelade de quantité de modèles dominants. Prenons un exemple, et
un seul : le très côté Nick Hornby. Soit l'idole à abattre d'une époque contristée, vaguement complexée de ne plus rien affronter et de tout avaler, et qui aime troquer son sentiment de honte
contre de vaines libertés (savoir reconnaître ses défaites, formuler ses lâchetés, s'identifier à des perdants interchangeables). Hornby et Comelade : tout les oppose. L'un n'entretient de
rapport à la musique et à l'écriture que sous l'angle fermé du ressassement névrotique - il appelle ça de la haute fidélité. L'autre s'amuse à remettre en jeu les références qui l'ont
nourri, à dilapider ses héritages et à tordre ses obsessions - appelons ça de la trahison amoureuse. L'un collectionne sa vie (par les disques, les livres, les "top 5"...) pour se consoler de ne plus avoir prise sur elle. L'autre, dans une constante recombinaison des mille fragments qui le construisent,
soustrait ses appétits à la dictature intime des classements et des hiérarchies. Hornby est tétanisé par les objets de ses passions. Comelade passe à l'acte. Hornby entasse. Comelade ajoute
- et, comme l'écrit le poète Enric Casasses dans un texte publié en exergue de ces Ecrits, "cet élément ajouté est ajouté avec un ajoutement tellement
bien ajouté que toute la situation héritée en devienne changée et prenne un sens nouveau qui lui donne un sens, ce qui est radicalement différent de l'idée de synthèse." Tout semble petit et myope chez Hornby, ce cousin d'Angleterre du Jivaro Philippe Delerm, chantre des bonheurs minuscules et autres émotions de peu. Tout est grand
chez Comelade, puisque à la simple et digne hauteur d'un verbe, d'une conscience et d'un goût du jeu qui n'ont pas été abdiqués.
Ce livre, donc, n'est pas de son temps. Ceux qui asservissent le présent au régime de la sacro-sainte actualité entendront par là qu'il appartient à une espèce révolue. Soit. Casasses
encore : "Le recul de Comelade vers le passé n'est que l'élan qu'il a pris pour devancer le futur dans sa recherche-ouverture de la nouvelle
frontière." Parce que le langage de Comelade s'autorise des privautés avec les mots auxquelles nombre de littérateurs ont renoncé, ces Ecrits
seront probablement remisés au rang des curiosités amusantes, drôleries décalées et autres bizarreries anachroniques. De la même façon, on sait que la musique du Catalan, l'une des plus
affranchies, toniques et larges d'esprit qui soient, s'est régulièrement vue qualifiée de "minimaliste", de "nostalgique" ou de "désuète"... Il est toujours plaisant de voir avec quelles
sottes formules la communauté des fantômes tente de neutraliser ceux qui prennent encore le parti d'être vivants. Comelade, lui, s'est choisi son propre camp sans chercher à en tirer gloire,
honneurs et position. Il n'y a guère qu'une confrérie à laquelle on pourrait le rattacher, et qui nourrit du reste abondamment ses Ecrits : celle des hommes premiers, divisibles
seulement par eux-mêmes et par l'unité.
Qui veut encore
des matins
où l'on se sent
submergé
par la tristesse
d'espérer
Qui veut encore
des printemps
où l'on ne prête plus attention
à l'échancrure grandissante
des jours
Mais il faut donc encore
se laisser passer
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