Vendredi 18 juillet 2008






par Richard Robert publié dans : Diamants sur canapé
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Dimanche 13 juillet 2008
par Richard Robert publié dans : Diamants sur canapé
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Vendredi 11 juillet 2008
Pour Eloïse et Florian

Un simple effleurement
Et nous nous effondrons
L'un l'autre
Nos deux éboulis
Se croisent
Echangent
Leurs vieilles pierres
En cascades immobiles
Leurs ombres moussues
Leur mémoire
Sans cesse renversée
Nos vies
Qui courent vaillamment
Au bas de leur destin
On se sent trouvés
Enfin
Et un percement aigu
Cerne nos cœurs
par Richard Robert publié dans : Empreintes - 1997
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Dimanche 15 juin 2008

Pour Frédéric Le Cœur

Quelle est la bonne distance pour scruter le monde, pour en mesurer la profondeur, en imaginer les recoins, en embrasser les multiples arrière-plans ? Tu te poses souvent cette question, sans jamais réellement éprouver l'obligation d’y répondre : laisser certaines interrogations en suspens reste pour toi l’ultime moyen de ne pas céder aux agréments de l’ignorance comme au confort des certitudes. Alors tu te postes à ton balcon, tes coudes se greffent sur la balustrade de bois, et tes yeux se perdent dans l’étude du feuillage frémissant d’un hêtre, du mince sillage que laisse derrière lui un canard solitaire à la surface du petit étang, des feux rougeoyants d’une voiture qui chuinte sur l’asphalte, d’un promeneur sans nom qui bat lentement le paysage. Et cette attitude-là, dont l’immobilité n’éveille aucune impatience dans ton corps, te semble la plus juste, la moins forcée qui soit. Tu te dis que tu étais né pour vivre ainsi, suspendu et impassible, l’âme tendue vers ce qui palpite et vibre en-dehors d’elle, et qui la traverse et l’habite comme un son peut traverser et habiter la nuit. Tu étais né pour être veilleur, ce métier sans repos ni fatigue qui ne rapporte aucun autre salaire que le précieux sentiment d’être là, au cœur de cette immensité bruissante qui t’entoure, et que tu ramènes tant bien que mal aux dimensions d’un espace familier.

 Lorsque tu visites une maison inconnue, c’est vers ses fenêtres que tu aimes te diriger en premier lieu : il te faut vérifier au plus vite la perspective qu’elle offre au regard de ses habitants, les détails changeants et les grandes lignes immuables qu’elle soumet à leur esprit d’examen. Il n’est pas nécessaire que la vue soit belle ; il importe surtout qu’elle active en toi le désir d’en saisir l’ordre secret, que récrivent sans cesse la lumière instable du jour et les ombres fugitives du soir. Prendre ainsi de la hauteur te rend humble. Car tu ne conquiers alors aucun pouvoir : tu prends simplement conscience que ta seule force réside dans l’exercice de ta subjectivité. Dans la muette contemplation du monde, tu as trouvé le meilleur moyen d’être pleinement engagé dans le monde.

Tu résistes de mieux en mieux au besoin maladif d’être un acteur de la société des hommes, et de moins en moins à la volonté de ne plus en être qu’un témoin. Cette position de retrait est souvent mal perçue par ceux qui t’ont fait l’offrande de leur affection ; car tu ne leur envoies pas assez souvent de signes de vie. En t'extrayant de la foule, tu as laissé derrière toi tout un cortège de fatigants et d’inutiles ; mais tu dois aussi rassurer les amis rembrunis, qui te croient fuyant, ignorent le temps que tu partages encore avec eux, les conversations que tu leur tiens à distance mais qu’ils n’entendent pas, toute cette fraternité de l’ombre qui se noue dans l’absence. "La présence au monde, ce n’est pas nécessairement la présence dans le monde", écrivait Georges Perros du bout de sa Bretagne. On peut bien s’éloigner des hommes : on ne les quitte jamais. On n’oublie pas leurs luttes et leurs défaites, leurs élans et leurs déchirures, leurs charmes souverains et leurs basses conneries. Va expliquer cela à tous ceux qui s’insurgent contre ta solitude, pour conjurer peut-être la peur que leur propre solitude leur inspire. Repousser le voisinage de la multitude, après tout, revient à fréquenter à la fois la vie et la mort d’un peu plus près. Les laisser rôder et installer leur petit commerce. Les apprivoiser depuis sa fenêtre, s’en moquer un peu peut-être. Et surtout ne plus en avoir peur, enfin.

http://lecoeur.photos.free.fr/galeries/maison/vudemafenetre/galerie_fenetre_1.htm

 "Souvent, je suis exténué d’attention et de patience. Il me semble avoir sur mes épaules un fardeau qui m’empêchera de me relever. Mes bras entreront pour l’éternité dans le fer forgé de l’appui, et je regarderai toujours, comme un arbre, tout seul, comme un phare, les mouvements de fourmis des hommes que je touche d’un long regard."
(Léon-Paul Fargue, "Accoudé", in Haute Solitude, Emile-Paul Frères, 1941)

  "A quoi penser ? Les vitres des immeubles en face s’incendient maintenant au soleil couchant. Bruits familiers du soir, cuisines allumées sous le ciel encore clair, tintements de tables mises ; la chanson plaintive d’une radio quelque part derrière les murs et l’odeur des jardins silencieux sans personne dans la pénombre qui monte ; l’écho soudain de ma propre voix me disant  Ne la laisse pas monter sur l’appui de la fenêtre !"
(Baudouin de Bodinat, La Vie sur terre, Editions de l’Encyclopédie des Nuisances, 1996)

par Richard Robert publié dans : Empreintes - 2008
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Mardi 10 juin 2008

La bienséance voudrait que nous vous disions merci. Merci d'oublier le langage des juges d'instruction, des moralistes citoyens et des sociologues en toge. Merci de ne pas confondre justesse et justice. Merci de ne pas actionner les leviers de la bonne conscience. Merci de poser des questions en lieu et place de toutes les certitudes. Merci de ne pas considérer la liberté comme un simple arbitrage entre diverses impuissances. Merci de voir en la colère une jumelle du plaisir. Merci de se jouer d'une époque où l'esprit critique est devenu un passe-temps de masse, un sport militant dont les lois sont édictées par un état-major de commentateurs et de consultants. Merci de ne pas être d'un temps où dénoncer est l'ultime distraction de ceux qui ne savent plus rien énoncer. Merci de ne pas discourir comme d'autres discutent avec des collègues de bureau devant la machine à café philosophique. Merci de ne rien dissocier, de tout reprendre et de vouloir encore détruire.

La bienséance voudrait que nous vous disions merci. Que ferions-nous de cette gratitude ? Nous la conchions. Elle est le prix que les condamnés à mort se doivent de payer face aux bourreaux qui les épargnent. Elle est l'obole que les foules versent aux illusionnistes dont la magie sait rester opérante et délicieusement charmeuse. Pour nous, ce que vous vivez, ressentez, pensez et écrivez n'est pas plus une récompense qu'un lapin sorti d'un chapeau. Ce ne sera jamais que la moindre des choses. C'est dire si ça n'a plus de prix.

Nous ne vous dirons donc pas merci, puisque nous n'avons pas pour habitude de rendre grâce à ceux qui brûlent encore du simple désir de vivre : leur parler nous suffit. Nous nous réclamons sans complexe de cette normalité-là. Nous laissons à d'autres le soin de s'affirmer comme des exceptions ou des marginaux : libre à eux de valider l'idée d'une règle commune et de juger cette règle suffisamment indiscutable pour la prendre comme référence, fût-ce a contrario. Nous nous passerons sans mal de la nécessité maladive d'être modernes et différents, comme nous nous passerons du besoin impérieux d'utiliser cette modernité et cette différence comme armes de séduction. Il nous est bon de jouir avec le peu qui nous importe, plutôt que dans l'immensité de ce qui nous indiffère.

Bien à vous.

(2001) 

par Richard Robert publié dans : Textes divers
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Mardi 3 juin 2008

Elle t’aborde au petit matin, alors que d’une main molle tu essaies de photographier le Paseo de Martí – mais décidément non, même sur une pellicule tu ne retiens rien. Tu sors d’une nouvelle nuit de fête et de noyade, au large de tout, et tu es trop fatigué pour te sentir proie et la rabrouer. Elle te demande ton prénom puis t’offre le sien, Milady, et tu la crois. Elle affirme qu’elle a des amis en France, et tu la crois encore. Elle dit qu’elle peut te montrer La Havane comme tu ne l’as pas encore vue, et tu la crois toujours : tu te dis qu’à cette heure-là, la chasse à l’homme blanc est sûrement fermée. Alors tu la suis en traînant sous les arcades, étonné tout de même qu’aucun Cubain ne se retourne sur votre couple un peu suspect. Et puis tu comprends assez vite pourquoi. Milady est un fantôme, une absence. Son adolescence est trop maigre, sa peau de métisse est patinée par une lassitude qui ne dit même plus son nom. Sa voix ne porte plus les mots. Tout en elle est fatalité.

Elle t’entraîne dans un immeuble de misère. Tu résistes, elle insiste, sa famille est là qui t’attend, dit-elle. Sur le palier, deux types te saluent en riant sous cape. L’appartement se réduit à une pièce dont une femme muette, la mère peut-être, balaie le carrelage avant de s’éclipser. Milady referme mécaniquement le verrou, bricole encore un semblant de conversation qui ne marche pas, indique la soupente d’un doigt inanimé. Elle répète avec angoisse et conviction I am eighteen, don’t worry, I am eighteen, et c’est le seul moment où pointe chez elle la vérité d’un sentiment. Tu refuses plusieurs fois, et avant de t’enfuir tu lui tends un billet de vingt dollars. Et ce geste lui-même est un geste pâle et désossé, qui te décompose, te cadavérise. Tu paies pour ceux qui ont fané Milady et qui la faneront encore, et que tu n’as même pas la force ni l’envie de juger. Car un jour prochain peut-être, des pulsions un peu plus noires que la moyenne te pousseront toi aussi à t’acheter pour pas cher une poupée désincarnée. Ce n’est plus affaire de morale. Ce n’est pas question de bien ou de mal mais, comme partout ailleurs et comme toujours, de vie ou de mort.

Dans ton pays, les hommes ont voté majoritairement pour un système qui, sous l’enseigne du confort et du ministère de la peur, raffine chaque jour un peu plus l’art d’être macchabée de son vivant. Les Cubains, avec l’orgueil des gens qui ont toujours vécu debout, rechignent encore un peu à en accepter les règles. Peut-être tomberont-ils eux aussi, un à un, comme d’autres hommes fiers avant eux, ou comme Milady. Cette île est une ligne de front invisible dont les fracas, pour l’instant, ne sont souvent qu’infrasons. Il se joue ici une guerre dont tu devines l’issue. Quand tu rentreras au pays, quand tu auras écrit toutes ces lignes sans autre ambition que d’esquisser un regard, des experts en indignation diront que tu n’as rien vu, rien compris, que tu n’as pas parlé de la réalité sociale et culturelle, du quotidien des gens, du régime castriste. Ils sont lecteurs et catéchistes du Monde Diplomatique ou de Charlie-Hebdo, ils ont l’humanitaire en bandoulière, ils sont citoyens de bonne volonté. Ils veulent rendre meilleure une prison qui ne mérite que la démolition et dont ils sont les matons les plus efficaces. Toi, si sûr de rien, à peine certain parfois de ta propre respiration, tu sais simplement que maintenant et jusqu’à l’heure incertaine de ton trépas, tu garderas une pensée pour le bordel éclatant et violent de Cuba, pour ses sursauts de bête piégée, et pour le fantôme de Milady, symptôme parmi d’autres d’une maladie sans remède qui s’est juré d’emporter le monde.

par Richard Robert publié dans : Variations cubaines - 1999
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Samedi 31 mai 2008

tu entends le murmure intérieur des mots
comme des phalènes dans l’ombre portée du rhum
la vie commence quand les nuits te veulent du bien
et ça se répète
la vie commence quand les nuits te veulent du bien
tout est flottant désarrimé
disparue cette impression d’être un caillot dans un flux d’existences
un fondu enfin désenchaîné
du noir au blanc et du blanc au noir
dehors l’été qui refuse de se parcheminer
malgré la queue de tigre d’un cyclone
qui balaie nerveusement la côte
un dragon cracheur d’eau et de vent
arrache à l’île des sanglots de joie
un air de fin du monde qui réjouit la foule
la dernière à rire tu le sais
elle sera la seule dernière à rire
et jamais en même temps que les autres
le flou ne rend plus fou
il n’y a pas d’utile ni de sublime clarté
juste des images des formes des couleurs parfois un mot
la poésie est le chant de notre ignorance
le désir vibrant candide peut-être
de vivre encore les autres et d’être vécu par eux
je me comprends mieux depuis que je vois tout le monde
pourquoi te sens-tu parfois flatté d’être ivre
l’amnésie ne nuit pas à la santé
le bonheur c’est peut-être ça
un fouillis salutaire
un désordre qui te fait du bien
un bordel où tu te retrouves
où tu ne perds plus rien
où il n’est pas très grave que tu perdes tout
pas grave de vivre décoiffé
du moment que tu ne cherches pas ton peigne en permanence
et que tu ne refiles pas tes poux à tout le monde
ton rire éjaculé à la face d’une pute
qui colle ses seins lourds contre toi
la ville t’a prodigué des jouissances qu’elle-même ne saurait te donner
la beauté, vingt ans et la vraie faim ne peuvent lutter avec La Havane
ce n’est pas que tu vieillisses moins dans ces moments-là
c’est que tu vieillis mieux
un jour tu arriveras à l’apesanteur de tout
du verbe aussi
écrire à force t’effacera
et derrière ce sera une vie belle et muette comme la nuit
qui appellera le silence
et entendra même ce que tu ne dis pas
et s’achèvera dans des parfums d’aube
mais c’est peut-être pour tout de suite
autour de toi l’humanité parallèle
naturellement dégagée de l’ordinaire
qui repeint le monde en s’éclaboussant de partout
des buveurs pas d’ici pas de là
différents sans même le savoir ni le dire
sans l’afficher ni le jouer
les Cubains sont des chats penses-tu
regarde la tranquillité parfois sérieuse
qu’ils mettent dans les petits rituels du quotidien
la toilette le repas la sieste
la part de jeu qui ne disparaît jamais
même vieux et traînant leur carcasse
finir chat ça ne te dérangerait pas
mais maintenant tu te jures de tout oublier
pour mieux recommencer
rien ne devra rester de tout ça
surtout pas

par Richard Robert publié dans : Variations cubaines - 1999
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Samedi 24 mai 2008
Ce n'est plus un secret : l'odeur chatouilleuse de l'argent flotte sur La Havane. Tu as appris à la reconnaître. Elle se glisse parmi les embruns remontés du large, elle déchire les parfums de cuisine lourds comme des tentures. Elle se mêle à l'haleine bleutée des pots d'échappement, elle recouvre l'épais fumet des détritus qui s'oublient sous l'été. Elle tord le fil de certaines conversations, elle ternit le fond des regards. Depuis qu'il est officiellement descendu sur l'île, le dieu Dollar a étourdi pas mal d'esprits. Mais l'ultime fierté de beaucoup de Cubains, leur sursaut poétique aussi, c'est d'essayer de croire que la course à l'oseille peut encore être un jeu - plutôt qu'une servitude de plus. C'est un énorme leurre, bien sûr, au bout duquel ils seront fatalement perdants. En attendant, ils s'attachent à conjurer le sort, sans pleurs ni plaintes. Ils ont vu les Occidentaux débarquer avec leurs liasses de devises, de misères mal réglées et de frustrations savamment entretenues. Ils leur ont donné ce qu'ils voulaient : un peu plus de morbidité triomphante, de simulacres de vie, de parodies de jouissance. Certains leur ont bradé les culs de leurs femmes, de leurs filles, de leurs sœurs.

On te rappelle les phases de pure démence par lesquelles l'île est passée, il y a deux ou trois ans. Chaque semaine, des charters vomissaient des armées grinçantes d'Italiens chenus ou d'Allemands arthritiques, qui venaient coller leur râtelier contre les lèvres douces de quelque naïade cubaine. Au soir tombé, sur le Malecon, la promenade du bord de mer, ou aux abords des hôtels, des nuées de jineteras, filles des rues ou étudiantes en médecine, harponnaient les touristes pour aller les chevaucher dans une chambrette et les écailler de quelques billets. On te raconte qu'une nuit, deux putes un peu plus à cran qu'à l'ordinaire ont ratatiné un vieux rital qui, rêvant de chair fraîche, n'aura finalement goûté que son propre sang. D'autres embuscades et coups de surin ont suivi. La litanie des faits divers est revenue aux oreilles de Fidel, qui a craint que les pigeons voyageurs ne s'envolent définitivement, effrayés. Officiellement, la loi menace aujourd'hui toute racoleuse de quinze ans de taule. Désormais, les filles braconnent dans l'ombre, et c'est une bonne nouvelle pour le petit commerce ; car cette pseudo-clandestinité n'est pas sans émoustiller le client, qui à sa collection de frissons artificiels ajoute ainsi un échantillon de peur. Pendant ce temps, le pouvoir peut miser sur le tourisme familial, les couples en short, les toxicos de l'exotisme. Déguisée, maquillée, Cuba joue la carte du folklore, comme ailleurs.

L'île rit tant bien que mal de se voir si séduisante en marchandise. Tu devines que secrètement, elle rage d'en découdre. Confusément furieuse de se savoir à son tour ferrée, accro au fric, d'être ligotée et d'aimer ça. Tu pressens des lendemains sauvages. Quand Fidel cassera son cigare, la diaspora mafieuse de Miami investira les clubs, les cafés, rouvrira les casinons, régentera le négoce des filles. Il y aura un peu plus de blé, de chaos, de folie, de défoulement, d'hémoglobine, de foutre. Toi, dans ce léger bruissement annonciateur d'orages, tu essaies tant bien que mal de montrer aux Cubains un visage simplement vivant, modestement vivant. C'est tout ce que tu trouves à leur offrir. Tu joues les naïfs. Car tu sais bien que, pour eux, tu ne seras bientôt rien d'autre qu'un animal malade de plus, un spectre aux yeux verts - de ce vert sale, rongé, de ce vert fripé qui est la couleur du dollar.
par Richard Robert publié dans : Variations cubaines - 1999
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Samedi 17 mai 2008
Un soir, autour d'une maigre tablée, tu t'évapores en souriant dans la fumée de quelques souvenirs cubains. Il y a là une Anglaise aux sécheresses de gouvernante, qui semble soucieuse de te ramener aux réalités de ce monde. D'un air à la fois suspicieux et compassé, elle te demande si, là-bas, quand même, il n'y aurait pas un peu trop de poverty. Ses lèvres se tordent, son nez se retrousse, ses yeux se plissent : une vraie souffrance. Des images de pouilleries et de vies en désordre lui montent au cœur comme une nausée. Une voix intérieure te souffle que l'esprit de charité n'est jamais qu'une expression déguisée du dégoût et de la peur. Tu tournes et retournes sous la langue ce drôle de mot dur et sans saveur : poverty.

Des pensées te ramènent vers La Havane, entre Belascoain et San Carlos. Vers Dolorès, ses deux petites filles, leur deux-pièces. Tu y avais accompagné Eric à la brune, à l'heure où la chaleur, qui est à Cuba comme une mère abusive, libère enfin la capitale de son étreinte. En bas de l'immeuble, des joueurs de dominos, chemises ouvertes et mines fermées, saluaient solennellement la mort du jour en entamant une partie silencieuse - une de plus. Du trottoir, vous aviez crié "Lolita, Lolita". Des hurlements de joie avaient retenti en retour, tombant comme des miettes d'un balcon. Là-haut, Dolorès et les gamines allaient se jeter dans vos bras. Tu les rencontrais pour la première fois, tu ne les reverrais peut-être jamais, mais elles avaient décidé que vous vous connaissiez depuis toujours. A l'entrée, sur le sol, trônait une petite représentation bricolée d'Elegguà, la divinité orisha qui ouvre et ferme les chemins ; vous lui aviez rendu hommage, comme il se doit, en lui crachant au visage une chaude gorgée de rhum. Avec six dollars par mois, Dolorès faisait tourner vaille que vaille sa petite baraque. Dans ses veines, du sang mi-angolais, mi-navarrais, charriait un capiteux mélange de force tranquille et de fierté rigolarde. Vous aviez dégoupillé quelques bouteilles de bière, de Havana Club et de Coca, et c'était comme une manière heureuse de déclarer la guerre à toutes les tristesses. Dans la pièce de derrière, il y avait un piano au clavier jauni, amnésique et gâteux. Une gosse sur chaque genou, tu avais essayé, en vain, de jouer La Comparsa. Dans la cuisine aux dimensions de placard, tu avais partagé avec les enfants un peu de moros y cristianos, ce plat où la blancheur du riz embrasse la noirceur des haricots.

Tu ne sais pas comment tu as pu rire autant avec des personnes dont tu n'as jamais parlé la langue. Ce prodige devait se reproduire le lendemain, après un concert de Yoruba Andabo, l'ensemble afro-cubain dans lequel Dolorès était choriste. Et le surlendemain encore dans un paladar, un de ces restaurants clandestins où les serveurs t'apportent du poulet grillé avec des gestes de comploteurs. Aujourd'hui, tu te dis qu'entre vous tous, un accord avait dû se sceller sans même une parole : vous vouliez le bonheur plutôt que la bonté, l'intelligence du plaisir plutôt que l'idiotie de la bienfaisance. Et ton Anglaise, alors ? Une fois ces images dissipées, tu lui amorces une réponse ; curieusement, il t'arrive encore de vouloir expliquer certaines choses. Mais l'Anglaise ne t'écoute plus. Avant de l'oublier, tu trouves simplement la force de penser : "Pauvres de nous".
par Richard Robert publié dans : Variations cubaines - 1999
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Mercredi 14 mai 2008

Perdu dans le grand lit d'ombre des rues havanaises, tu jettes un regard aux façades, qui s'éboulent jusqu'aux berges accidentées des trottoirs ou dans l'écume verte des parcs. Les anciennes maisons coloniales partent en lèpres dorées, avec la dignité de ces veuves bourgeoises qui, chaque après-midi, émiettent des souvenirs dans leur thé. Les tours et les grands ensembles de Vedado sont grisés par un eczéma de pierre, un réseau de pelures sales qui leur marbre les flancs. Les immeubles faubouriens s'encrassent en toute paresse. Les monuments publics, les édifices du pouvoir et les hôtels internationaux ont le teint poli, des traits sévères de femmes du monde absorbées dans des collections de relations et de fiertés haut placées. Et ce sont ces derniers bâtiments, évidemment, qui semblent les plus marqués, tant l'empreinte de l'âge se lit toujours plus clairement sur les visages qui cherchent à lui échapper.

Tu as d'abord cru que La Havane était une ville vaincue, harassée par le lent décrépissement et par l'oubli de soi que lui ont imposé la dictature, l'embargo, l'absence au monde. Tu comprends assez rapidement que dans cette histoire, c'est en réalité le temps lui-même qui, après s'en être donné à cœur joie, après avoir assouvi ici toutes ses pulsions destructrices, a jeté l'éponge. Il n'est plus là, le temps. Il est reparti Dieu sait quand, repu de ses ravages et de ses nuisances, écœuré, hoquetant à genoux. Il est comme un noceur au matin blême, à l'heure où tout trébuche et redescend, où le miroir des outrances passées ne renvoie plus que le reflet d'une immuable impuissance. Aujourd'hui il est un roi nu, un guerrier désarmé dont la ville se rit, d'un grand rire plein de chicots, de poussières, d'impuretés. Oui, à qui veut bien les entendre, les murs de La Havane susurrent que même le temps est faillible, et que tout pouvoir, fût-il omnipotent, renferme en ses clauses et en ses actes les termes de sa propre inopérance. C'est une douce chanson, dont hélas seules les pierres semblent connaître la plaisante mélodie. C'est ce que Wim Wenders n'a pas su entendre ni voir. Les gens ici te le disent : ce que ses images ont fixé, c'est une Havane d'avant-guerre, engloutie depuis longtemps, et que les artifices et l'indécrottable paresse du cinéma ont fait resurgir.

Et c'est ainsi que se perpétue le mensonge d'une ville figée, confite dans le passé, alors qu'au contraire plus rien n'y est maintenu. Que tout y coule, vibre, tremble, s'effondre aussi, forcément. Les experts autorisés de l'Unesco, très soucieux de voir ainsi la vie accomplir impunément son œuvre, se sont alarmés : ils ont décidé de classer comme patrimoine de l'humanité le quartier historique de La Havane. Les travaux de restauration ont commencé, réduisant peu à peu le paysage à un décor propre et privé de parole, nu comme la dépouille d'un mort après la toilette. Tu pressens déjà que ce travail fera la fierté d'une époque à la chair malade, qui ne jouit jamais autant que lorsqu'elle s'offre aux palpations froides des taxidermistes et aux regards vides des collectionneurs. Bien sûr, il reste encore des rues étroites, où rien n'a été pommadé. Alors tu t'y engouffres, une dernière fois peut-être, en comprenant mieux pourquoi il t'arrive parfois de penser que ta vieillesse te manque.

par Richard Robert publié dans : Variations cubaines - 1999
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