Comme un fait exprès et s'élevant par la fenêtre de chez je-ne-sais-quel-mélomane certainement averti (de mon
passage ?), résonnent, dans un morne printemps parisien soudain éclairci par ce flash spatio-temporel, quelques accords faussement enjoués. Revu et corrigé "façon Nino Rota", le Armen's
Theme de Ross Bagdasarian ("cartoon-musicien" du siècle dernier) me fait revenir en feed-back à l'esprit et aux oreilles l'image et la voix du leader des Asternovas, orchestre italien late
fifties responsable de la susnommée version, l'immense Fred Buscaglione. Ici, maintenant...
Whisky facile, amour à Portofino et sophistication musicale
Fernandino "Fred" Buscaglione, qui n'a jamais vu le printemps millésime 1960, ni de facto les olympiques Jeux romains estivaux de cette année-là. Un athlète du night-clubbing pourtant, adulé des
foules, sorte de gladiateur-crooner du néoréalisme rose (cinéma, chanson) d'une Italie des années cinquante ayant enfin retrouvé son humour et sa sensualité. Rose, comme la couleur de sa Ford
Thunderbird qui vient se crasher contre un camion dans l'aube fraîche du 3 février, dans une rue du quartier romain de Parioli. Il n'avait pas 39 ans.
Chanteur et acteur, excellent musicien de jazz, Buscaglione est l'archétype réussi du crooner ironique italien de ces années volubiles et enchantées. Endossant, avec une classe qui n'appartient
qu'aux meilleurs, le rôle parfaitement travaillé de Clark Gable méditerranéen : fine moustache, sourcil relevé, clope au bec, poupée à la plastique redoutable dans une main et Whisky
facile - titre de l'une de ses meilleures et plus populaires chansons - dans l'autre. Improbable gangster-détective-fêtard à la voix rauque, et showman de l'illusion fantasmée d'un New
York ou d'un Chicago made in Italia, dont il joue, et se joue, de tous les stéréotypes avec maestria.
New York, un beau jour de 1998. Chan Marshall, alias Cat Power, cherche son chemin. Comme toujours, ou presque.
Elle arrête donc le premier quidam qui passe. Le type, sans même écouter sa question, se lance dans une pantomime enfiévrée, d'où il ressort qu'il ne se sent pas tellement qualifié pour la
renseigner. Et pour cause : il est sourd-muet. Pas de pot, se dit-on en assistant à la scène : dans leur grande majorité, les New-Yorkais sont à priori doués de parole. Oui, mais justement. Chan
appartient à une catégorie assez rare d'aventuriers de la malchance. De ceux qui, lorsqu'ils ont ainsi l'espoir de rencontrer ne serait-ce qu'un début d'interlocuteur, un tout petit bout d'âme
soeur dans la grande masse bruissante des hommes, tombent fatalement sur des gens sans voix. Avec elle, ça ne peut pas rater : ça rate souvent. Et à force, ces jeux du hasard et de la déveine ont
leur forme de beauté, de vérité. Comme si cette fille, bien malgré elle, avait trouvé le plus juste moyen de traverser une époque tellement miséreuse et appliquée à sa perte qu'elle en devient
presque touchante, pauvre petite chose cassée, bientôt dissoute et balayée.
L'Américaine est de ces déboussolantes créatures qui, dans leur rapport au monde et au commun des mortels, ont décidé de ne plus s'embarrasser des pincettes du sens commun ni des plus
élémentaires codes de conduite. Trois ans plus tôt, Chan Marshall avait abordé nos rivages européens en jeune femme très nuageuse, prête à fondre à tout moment en averse de pleurs et de
gémissements. Là, alors qu'elle vient de boucler son premier disque vraiment apaisé - Moon Pix, sous un clair de lune musical nettement moins chagrin -, c'est curieusement en
tornade qu'elle réapparaît. Avec un vent de vitalité, d'enthousiasme mutin et de volubilité qui, tant bien que mal, tente de déblayer son invariable fond de fragilité. Chan
Marshall, désormais, c'est un peu Zazie dans le trauma. Une attachante et turbulente gamine de 25 ans qui, dans un désordre suractif et bavard, dévore compulsivement la vie comme pour
s'arracher d'un vieux tunnel, se libérer du poids d'un passé enclume, conjurer le souvenir toujours prégnant d'une ancienne terreur. Comme si la vie était pour elle un trajet à couvrir sans
mollir, une distance à abolir, la quête au pas de course d'un bonheur sans cesse dérobé. Une Zazie toute à sa fuite en avant, que le moindre silence, la moindre zone de calme semblent inquiéter.
Et qui, par crainte du vide, se lance donc régulièrement dans des monologues heurtés, parasités par des digressions impossibles (considérations mystico-spirituelles, références bibliques, récits
alambiqués de rêves, de visions ou d'expériences sensorielles), où le discours, comme enregistré sur une bande magnétique capricieuse, ne cesse de sauter.
Branchée sur du 100 000 volts dénudé, Marshall mène une existence qu'on qualifiera gentiment de borderline. Elle est cette femme en ligne brisée qui, toujours, laissera les hommes rectilignes en plan. Elle est celle qui a décidé de sur-vivre tout, pour oublier que, un peu comme tout le monde, elle essaie simplement de survivre, de se survivre. Avec elle, une balade dans Manhattan devient une partie de flipper flippée, un festival insensé de rebonds et de zigzags. Toutes les minutes, une idée lui jaillit, qu'il faut mettre à exécution comme si l'avenir du système solaire en dépendait. Son quotidien est une succession de coups de tête plus ou moins fantaisistes : aller chanter Like a Virgin dans un restau-karaoké coréen, partir sur la piste d'une galerie d'art introuvable, écumer les échoppes de Chinatown à la recherche d'une paire de godasses à dix balles ou d'une tablette de chewing-gum au ginseng. Et surtout, entasser des projets abracadabrants - "Et si nous allions déguster les meilleurs steaks de Brooklyn ?" - pour mieux les oublier dans la minute suivante. Tout semble dévolu à l'épuisement du corps, à l'essorage de l'esprit - en attendant l'effondrement salutaire de la nuit.
La vie et la musique de Chan Marshall sont donc comme ça, sculptées dans une pâte improbable et changeante, où s'emmêlent le loufoque et le pathétique, la poisse et la drôlerie. Pas toujours facile à vivre et souvent difficile à suivre, la jeune femme trimballe avec elle un petit bagage de mélasse et de folie douce qui, à force de l'accompagner, de s'incruster, donne une grâce toute particulière à chacun de ses gestes, de ses paroles, de ses chants. C'est de la magie noire, quasiment. Et ça nourrit forcément ses disques. Surtout Moon Pix, largement supérieur à ses précédentes entreprises - et sans doute aux suivantes. Beaucoup moins plaintif, moins apitoyé, même si bien crevassé de l'intérieur. La santé n'est pas très bonne, la fièvre brûle les entrailles, mais le teint est pourtant magnifique, presque reposé. L'album a été enregistré en Australie, qui sous cet angle ressemble à une chouette fin du monde. Chan y est accompagné par deux gars des Dirty Three, qui scient sans fracas les barreaux derrière lesquels elle était encore encagée - ces barreaux qui l'empêchaient de s'envoler vraiment, d'être la chanteuse soufflante et la musicienne empoisonnée qu'on pressentait. Le disque le plus poignant de Cat Paumée est aussi son disque le moins spectaculaire.
Car par le passé, la demoiselle geignait trop et ne jouait pas assez. Elle trempait des blues-Kleenex au point
de les mettre en charpie, se mouchait dans des bouts de folksongs tout déchirés. C'était déroutant, mais on se demandait parfois ce qu'on foutait là, à écouter cette fille décliner l'inventaire
de son désastre, et celle-là plutôt qu'une autre. Il faut dire que dans la colonne "passif", Chan accumulait un bon paquet de charges. Naufrage familial, jeunesse bouffée par la vermine, foirades
affectives et sexuelles : de la vraie déconfiture qui dégouline. Au confluent de sa névrose et des misères collectives, de son marasme personnel et du grand chaos psychologique américain, Chan
nageait en brasse coulée. Avec Moon Pix, elle prouve que, même en ayant barboté dans ces eaux-là, on peut avancer. Et faire résonner une musique plus profonde que ses anciens
piaillements de canari blessé, ailes arrachées et bec dans l'eau. Ce disque, certes, ne charrie pas que du bonheur. Mais dans le fond, il laisse entrevoir l'éclat de quelques diamants
noirs.
A chaque seconde, Moon Pix rayonne salement. Avec cette énergie diffuse et craquelée que savent déployer les plus grandes fragilités. Avec, plus que jamais, un somptueux va-et-vient
entre les abysses de l'âme et la vie à fleur de peau. Avec une façon très sereine de faire simple mais pas simplifié, de réduire le folk, le blues et le rock américains à leur essence, jusqu'à ce
qu'ils rendent tout leur jus et qu'ils ouvrent vraiment leur coeur. Du fond de l'Histoire, cette musique semble remonter, pour affleurer à la surface même des émotions humaines, s'incarner par la
voix de plus en plus perforante d'une pythie d'un genre assez spécial. Entre l'ombre des cavernes et l'air apparemment libre, Chan Marshall travaille infatigablement, creuse la terre, extrait de
l'or, se noircit les ongles, n'arrondit pas les angles. Et peut enfin vibrer, sous un beau ciel voilé. Funambule qui utilise le déséquilibre comme balancier, l'Américaine, ici, porte le danger
sous la bannière de l'apaisement, glace l'échine en soufflant le chaud, tord les boyaux en douceur. Avant Moon Pix, on avait envie de lui tendre un mouchoir. Avec Moon Pix,
c'est elle qui nous consolerait presque, sans complaisance, son calme voile de tristesse recouvrant idéalement la fin des temps.
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